Patrimoine Humanitaire

Premiers souvenirs

Avril 2214
Ce matin-là ressemblait à tant d’autres. Le ciel était clair, le soleil, encore caché suivait sa courbe derrière nos montagnes. Alors que la vie était sur le point de s’éteindre, que le temps filait, le seul point fixe dans nos vies était ce si soudain silence et cette solitude interminable.
- RAPH! Toujours pas de nouvelles d’eux? me demanda Laetitia.
J’analysai la situation, sachant que la réponse était négative, je pris mon temps pour lui répondre afin de la préserver. Je n’avais reçu aucun signal depuis le départ des derniers humains partis à la recherche d’autres survivants.
- Non, toujours aucune nouvelle, répondis-je.
Laetitia œuvrait comme chaque matin à couper du bois afin de chauffer notre petite maison jaune perchée sur l’ancienne colline, dite du Montet. La nature, qui avait repris le dessus sur les ruines de Bex verdoyait à l’arrivée du printemps. Je regardais autour de moi ce paysage qui s’offrait à ma vision, accompagné par le bruit familier d’une hache qui cognait encore et encore le bois qui partait en éclats. Des arbres avaient pris vie à l’intérieur de certaines maisons de l’époque, tantôt debout ou parfois totalement détruites, et du béton craquelé se laissait encore apercevoir à certains endroits. Comme perdues au milieu de cette nature déchaînée, des carcasses, de ce qui avait ressemblé un jour à des voitures, survivaient en symbiose avec la végétation. Un peu plus loin, je pouvais discerner deux lynx occupés à traquer un groupe de jeunes sangliers le long de l’ancienne voie de chemin de fer. L’absence de bruit me ramena à la réalité mais fut très vite suivi de quelques jurons.
- *»@ !!!
En me retournant, je vis le manche de la hache brisé qui gisait au sol.
- Sacrée galère! Comment vais-je faire maintenant? La vie est si difficile aujourd’hui que je suis seule. Je sais que je devrais descendre en ville m’en procurer une nouvelle mais quitter ce territoire représente un trop grand danger, il y aurait trop de risque pour mes recherches scientifiques sur la génétique, sans compter pour ma propre vie. C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’ai pas suivi le groupe. T’as une autre idée RAPH?
- Se rendre en ville est pourtant la seule solution et tu ne le sais que trop bien…


Balade dans les ruines

Après que Laetitia se fut finalement armée de courage et d’un solide bâton, nous sommes partis à la recherche d’une hache, quittant non sans crainte notre refuge, pour affronter la forêt. Nous arrivâmes au bas de celle-ci et le paysage changea du tout au tout passant d’une forêt très dense à un petit bois clairsemé qui couvrait les ruines du village. Laetitia s’était comme figée devant le bâtiment de l’ancienne poste.

­- Je me rappelle encore quand j’étais une enfant, on utilisait aussi cette bâtisse comme école et clinique. T’imagines que nous vivions ainsi après la troisième et dernière guerre mondiale! Mais comment c’était avant? Est-ce que l’école se trouvait déjà au même endroit? Se déplaçaient-ils aussi à dos de cheval? Ou bien voyageaient-ils dans ces grands oiseaux métalliques dont tu m’as parlé une fois?

- Non, ces oiseaux, comme tu dis, ont servi pendant la guerre. Je n’ai pas de données au sujet du mode de déplacement de cette époque-là, en revanche, je pense que cela à un lien avec ces carcasses de fer que l’on croise souvent, ces dernières disposeraient des capacités technologiques nécessaires.

En continuant notre route, nous cherchions à nous éloigner du centre afin de repérer une ferme. Seul ce genre d’habitation nous permettrait de trouver les outils dont nous avons besoin. J’avais décidé que nous suivrions les bouts de rails apparents afin d’être sûr de prendre la bonne direction. A l’approche des ruines de la gare, les clairières se faisaient plus fréquentes.

- C’est le moment d’être prudents, RAPH, on arrive sur une zone dégagée où il est difficile de se cacher, silence et rapidité sont de mise.

Laetitia se mit à courir furtivement cherchant une zone plus sûre, je la suivais, lorsque nous tombâmes nez à nez avec un terrible lynx.

Nous nous figeâmes sur place, durant une seconde qui parut durer une éternité, lorsque le fauve se jeta soudainement à la gorge de Laetitia, qui par instinct de survie eut le réflexe de le frapper avec son bâton. J’ordonnai à Laetitia de prendre ses jambes à son cou alors que l’animal s’écrasait au sol, et, pour gagner du temps, je me jetais dans le flanc de la bête qui venait de se relever.


Refuge dans une gare

Laetitia courait à grandes enjambées, complètement essoufflée elle chercha du regard un refuge pour se protéger du fauve, sans apercevoir que j’avais mis la bête hors d’état de nuire. Je me dépêchai de la rattraper, elle venait de passer la porte du hall de l’ancienne gare. En arrivant à l’intérieur, l’obscurité régnait, m’empêchant de la localiser. Je m’apprêtais à l’interpeller lorsque Laetitia s’extirpa du noir en surgissant violemment face à moi armée d’une barre en acier.

- Doucement! Ce n’est que moi, dis-je à l’instant même où elle me reconnut.

- Ouf! On a eu chaud. Le lynx nous poursuit-il encore?

- Non, je pense que, pour l’instant, c’est bon, mais nous ferions mieux de ne pas trop traîner dans les parages.

- Tu as raison, d’autant plus qu’ici nous ne trouverons pas la hache dont nous avons tant besoin, nous ferions mieux de chercher une ferme.

- Avant cela, je pense que tu devrais manger quelque chose, tes signes vitaux sont faibles.

Laetitia sortit une galette de céréales des provisions qu’elle avait dans son sac et s’installa sur un tas de briques. Après cette frayeur, Laetitia savourait ce court instant de répit en ma compagnie avant de repartir. Durant son bref repas, je lui fis remarquer que, d’après mes calculs, nous ne serions pas de retour chez nous avant la tombée de la nuit si nous perdions notre temps à chercher une ferme.

Après avoir donc quadrillé la zone de la gare, nous arrivâmes devant des hangars qui avaient servi de refuge durant la guerre.

- Alors Laetitia, par lequel on commence? On doit bien avoir le temps d’en fouiller un ou deux…

Elle choisit le premier, qui n’avait d’ailleurs plus de porte. Choix stratégique bien sûr. Je remarquai directement qu’aucune hache ne faisait partie du capharnaüm ambiant, mais j’eus beau l’indiquer à Laetitia, elle semblait attirée par un objet brillant. Lorsqu’elle me le présenta, ce fut une évidence pour moi qu’il s’agissait d’une pièce de la dernière monnaie ayant existé autrefois.

Après avoir emporté l’objet dans sa poche, Laetitia continua la recherche dans les autres hangars. Alors qu’il était temps de partir et que nous quittions l’endroit bredouille je détectai enfin une hache de l’autre côté de la vitre d’un boîtier accroché derrière une porte.


Petit voyage dans le passé

Mai 2214

Bien assis au coin du feu attisé par les bûches fraichement coupées à l’aide de la nouvelle hache, Laetitia et moi apprécions le confort bien mérité. Les recherches de Laetitia auxquelles elle se consacrait toujours avec autant de volonté se trouvaient malheureusement toujours au même point. Elle avait de la difficulté, seule avec autant de travail à accomplir, à trouver un remède à cette terrible catastrophe chimique qui a jadis frappé l’humanité. D’autant plus que je ne disposais pas des compétences nécessaires pour l’aider dans sa tâche. Laetitia jouait inlassablement avec sa pièce de monnaie depuis qu’elle l’avait trouvée. Elle avait un air réfléchi.

- Mais comment ai-je fait pour ne pas y penser plus tôt?

Elle se leva précipitamment et se rendit en direction de son laboratoire. Elle resurgit après de multiples bruits semblant indiquer qu’elle recherchait quelque chose hâtivement, laissant le chantier sur son passage. Elle tenait entre ses mains un vieux livre poussiéreux, écorné, dont la couverture était partiellement griffée. En allant s’installer dans son fauteuil Laetitia m’interpella avec enthousiasme:

- Regarde RAPH! J’ai repensé à ce livre, «Bex, le sel d’une cité – du Rhône aux glaciers», que mon père m’avait transmis et que l’on garde dans la famille depuis deux siècles; je me suis dit alors que je pourrais peut-être y trouver des réponses.

Elle ouvrit le livre et le feuilleta avec délicatesse, un vieux réflexe, vu que celui-ci possédait depuis longtemps un revêtement en silicone sophistiqué qui le protégeait des altérations provoquées par le temps. Elle s’arrêta à une page, que j’aperçus par-dessus son épaule. On n’y distinguait plus qu’une photo représentant une rivière en premier plan, le long de laquelle un train circulait.

- BVB? lut-elle avec hésitation.

Ni elle et ni moi ne savions ce que ces lettres signifiaient. A la page suivante, Laetitia tomba sur la photo d’un bâtiment dont la légende du dessous indiquait qu’il s’agissait de l’école de Bex. En lisant à haute voix le texte encore visible Laetitia apprit que les archives communales se trouvaient autrefois en ce lieu. Un tas de ruines devant lequel nous étions passés maintes fois sans s’imaginer qu’un jour, des enfants avaient étudié ici.

- Depuis si longtemps que je recherche à comparer les premiers cas d’intoxication massive au NP afin de les comparer avec des cas actuels; je n’ai vraiment pas cherché au bon endroit, les archives doivent certainement se trouver sous les ruines de cette ancienne école. Il va nous falloir creuser!


Sur les traces de l’histoire

Laetitia, bien préparée à son départ, avait emporté avec elle tout un attirail d'outils afin de creuser pour retrouver les archives, qui, selon ce que nous avions lu, devaient se trouver sous l'ancienne école. Cela faisait déjà quelques minutes que nous étions arrivés sur les lieux et Laetitia prépara une pioche et une pelle afin de démarrer nos recherches. Au premier coup de pioche, une grosse pierre barrait déjà notre route et nous força à creuser plus loin. Au bout d'une demi-heure d'interminables bruits métalliques, Laetitia avait méticuleusement percé plusieurs zones du terrain de manière à quadriller intelligemment la zone. Quelques coups de pioche plus tard, Laetitia s'exclama:

- Le sol tremble!!!

Je me retournai subitement à la suite du bruit sourd qui suivit cette affirmation. Ma collègue n'était plus dans mon champ de vision.

- Laetitia!!! criais-je en me rendant au-dessus du sol qui venait apparemment de s'effondrer. Je scrutai l'intérieur du trou béant qui venait de se former et d'avaler Laetitia. Par un toussotement furtif, qui me permit de la localiser, je réussis à me rapprocher de sa position.

- Rien de cassé, ça va! Par ici, RAPH, ma jambe est coincée.

Je m'efforçais de la rejoindre, ce qui ne fut pas le plus compliqué, mais je constatai rapidement qu'il serait nettement moins facile de la sortir de là. Laetitia était en mauvaise posture, sa jambe coincée sous un amas de pierres semblait impossible à dégager.

- Ne t'inquiète pas, on va trouver une solution! Elle semblait réfléchir à un moyen de s'extirper de cette situation. Essaie de m'aider à déplacer ce caillou-là qui appuie sur les autres, nous arriverons peut-être à sortir ma jambe.

De toutes nos forces, nous débutâmes la manœuvre mais rien ne sembla bouger ni même vaciller. Après plusieurs autres vaines tentatives, Laetitia avait l'air à bout de force.

- Je n'en peux plus RAPH! Il me faut un instant pour respirer. Un court instant plus tard elle poursuivit: «C'est trop stupide ce qui m'arrive, des millions de gens sont morts à cause d'un produit chimique très toxique et moi je risque de mourir bêtement coincée dans une ruine. Je ne peux pas rester coincée ici; en plus, la nuit va bientôt tomber, il faut qu'on trouve une solution, et vite!»

Voyant qu'elle paniquait et que ça n'irait pas en s'améliorant, je pris les devants dans l'espoir de l'apaiser.

- BVB? Tu crois que ça pourrait vouloir dire Batterie de Voyage Bilatéral?

- Très utile! Ta question ne me fait pas rire, et, en plus, ne m'aide pas du tout, là!


Rencontre inespérée

La nuit déjà tombée, Laetitia était coincée dans les décombres depuis maintenant deux heures et vingt-sept minutes. Déshydratée, je m’évertuais une fois de plus à la convaincre de boire mais ses angoisses l’asséchant encore plus ne me facilitaient pas la tâche. Elle tournait en rond dans ses pensées négatives, un vrai dialogue de sourds s’était installé entre nous.

- Laetitia, cesse tes inepties! Tu te fatigues pour rien, tu dois absolument garder tes forces.

- J’en peux plus, je ne sens plus ma jambe et après tous mes efforts elle n’a pas bougé d’un seul centimètre.

Ses dernières phrases résonnèrent dans la nuit embarquées par l’écho des décombres du centre-ville aujourd’hui désert. Quand soudain, je perçus des mouvements non loin de notre position. «Si ces bruits viennent d’un lynx nous serons en très mauvaise posture», me dis-je. Ne voulant pas effrayer Laetitia, je me gardai de lui faire part de ce que je venais d’entendre, pourtant, je m’abaissai afin de me faire plus discret.

- Y’a quelqu’un? cria une voix non loin d’eux.

Dépités par une éventuelle présence humaine encore actuellement sur le site, aucun d’eux n’osa répondre. Le désarroi que venait de provoquer cette voix, alors que nous étions dans une mauvaise situation, pouvait clairement se lire sur l’expression horrifiée de Laetitia.

- Nous ne sommes pas seuls?! chuchota-t-elle complètement affolée.

- Il faut croire que non et d’après moi cela ne pourrait que nous être favorable.

Laetitia se lança et appela au secours, après tout nous n’avions rien à perdre.

- Par ici !!! hurla-t-elle.

Un type d’un certain âge sortit de la pénombre et s’approcha lentement de nous en enjambant difficilement les décombres afin de se rapprocher de l’endroit d’où provenaient nos appels. Il avançait péniblement de sa jambe boiteuse tout en s’aidant d’un grand bâton. En apercevant Laetitia, le vieux prit enfin la parole.

- Vous vous êtes quand même fichue dans un sacré pétrin ma petite dame.

- Vous croyez que j’ai plus besoin de conseil ou d’aide en ce moment? rétorqua Laetitia dont la patience avait disparu depuis un petit moment.

Instinctivement, le vieux se servit de son bâton comme levier. Il le glissa sous la grosse pierre qui bloquait la victime et s’appuya de toutes ses forces dessus. Après quelques tentatives acharnées il réussit à remuer la pierre, et, au prix d’un effort colossal pour son vieil âge, arriva à bouger le tout, ce qui permit à Laetitia de s’extirper. Tandis qu’elle constatait que sa jambe toujours endolorie était totalement gonflée et bleue, elle se faisait examiner par le vieux qui commença à questionner.

- Que faisiez-vous par là ? demanda-t-il.

- Nous cherchions les archives communales quand le sol s’est dérobé sous mes pieds.

- Mais les archives ne se trouvent plus ici depuis longtemps, répondit-il en puisant dans ses souvenirs. Elles ont été déplacées il y a plus de cinq ans. Mais pour l’instant, le plus urgent ce n’est pas les archives mais votre jambe. Il faut faire vite et les produits dont je dispose ne vous seront d’aucune utilité.

- Il nous faut trouver de quoi préparer un baume, des racines de consoude, de la fleur d’arnica ou éventuellement de la camomille pourraient faire l’affaire, indiquai-je.

Le vieux, interloqué, applaudit la pertinence de mes propos tout en ajoutant:

- J’en ai rencontré des comme toi, mais t’as l’air d’être un sacré spécimen!


Révélations

Le vieux bonhomme qui s’appelait Salvor nous avait proposé l’hébergement pour la nuit. Laetitia très fatiguée avait besoin de repos. Pendant ce temps-là, j’en profitais pour faire la causette avec notre hôte. Il avait aménagé un coin confortable dans les ruines d’une ancienne maison de maître plutôt bien conservée puisque le grenier était encore plus ou moins intact. C’est d’ailleurs en cet endroit qu’il avait installé un lieu de survie rudimentaire mais charmant.

 - A la bonne heure! Je pense que la pommade que j’ai concoctée fera rapidement effet. Il ne nous reste plus qu’a patienter. En attendant j’ai une bouteille de whisky qui traîne par ici, je ne t’en propose pas évidemment, dit-il en sortant une vieille flasque de sous son fauteuil rapiécé.

- Evidemment... mais la proposition aurait été aimable. Que savez-vous au sujet des archives? Vous avez dit tout à l’heure qu’elles ne se situaient pas là où nous nous sommes rencontrés.

- C’est exact, je ne m’en souvenais pas sur le coup, mais après réflexion il me semble savoir où elles se trouvent.

Après une brève gorgée, Salvor sortit d’une ancienne malle poussiéreuse une carte non moins usée par le temps que tout ce qui les entourait. Il réfléchit un instant sur la carte et reprit avec assurance.

- C’est là !!! accentua-t-il son exclamation en pointant du doigt la position exacte des archives.

A l’évidence, d’après la révélation de Salvor, Laetitia et moi nous étions complètement trompés dans nos calculs. Non seulement les archives n’étaient pas du tout dans ce secteur-là ni d’ailleurs sous l’école publique comme le livre sur Bex l’indiquait. C’était justement ce que cet ancien professeur était en train de m’expliquer, à l’instant, dans les moindres détails. Notre conversation continua avec passion pendant plus d’une heure jusqu’à ce que Salvor, épuisé, s’endorme au beau milieu de son explication sur l’invention des robots à usage rétrospectif, sujet que je connais parfaitement. Ce dont nous venions de parler me lança dans des analyses que je poursuivis jusqu’aux premières lueurs du jour.

Laetitia ne tarda pas à se réveiller. Elle avait visiblement meilleure mine, la première chose qu’elle constata c’est que sa jambe la faisait nettement moins souffrir qu’hier soir. Nos chuchotements réveillèrent Salvor qui s’empressa de préparer du café.

- Je peux vous poser une question? demanda-il en servant un pseudo café à Laetitia, tandis que lui rajoutait une lampée de whisky dans le sien. Elle répondit d’un signe de tête affirmatif. «Vous cherchiez les archives pour quelle raison au juste»?

- Et bien, pour tout vous dire, j’effectue des recherches sur les anomalies, pour cela j’ai besoin de vérifier si les premiers cas de contamination ont été répertoriés aux archives de la ville.

- Vous parlez bien des intoxications massives dues au détergent appelé le Nonylphénol ou plus simplement le NPE?

- Oui c’est exact, il ne reste plus beaucoup d’espoir, avec mes connaissances en chimie je me sens investie d’une mission!

- C’est dommage que nous ne nous soyons pas rencontrés plus tôt, j’aurais pu vivre mes derniers jours avec plus d’espoir.

- L’espoir c’est défier la réalité, moi aussi je suis en phase terminale d’un cancer provoqué par une intoxication à cette saleté.


De découverte en découverte

Après de longues heures à traverser la commune, Laetitia et moi nous trouvions enfin sur le site délabré qui cachait les archives depuis maintenant des années. Un vieux panneau indiquait encore le nom du bled: Fenalet.

- D’après Salvor, depuis plus d’un siècle, les archives ont toutes été entreposées dans un bunker sous ce chalet, indiquais-je en montrant le vieux chalet encore debout juste devant nous.

Laetitia poussa la petite porte en bois dont le verrou avait cédé avec le temps. Moisie, la porte sortit très vite de ses gonds mais leur permit de pénétrer dans l’antre obscurci par les volets fermés. Ce chalet ressemblait à tant d’autres et nous avions du mal à imaginer où les archives pouvaient être cachées. Par déduction, nous nous dirigeâmes vers les escaliers qui s’enfonçaient sombrement vers une sorte de cave. Face à nous, une grosse porte en acier apparut grâce au filet de lumière que je projetais pour y voir plus clair. Un boîtier chiffré était intégré à la poignée.

- Crois-tu que ce système fonctionne toujours?

- Oui Laetitia, et de toute manière il vaut mieux y croire. As-tu retenu le code que Salvor nous a transmis ?

En signe d’acquiescement, Laetitia entra le code à six chiffres et leur attente ne se fit pas longue, puisque, dans un cliquetis métallique, la porte s’ouvrit. Si le système d’entrée fonctionnait, la lumière, elle, était toujours inexistante. Heureusement que j’avais mon propre système d’éclairage. Je me contentai de suivre Laetitia qui découvrait cette vaste salle. Elle était bien ordonnée et contenait de multiples rayonnages mobiles qui portaient tous un numéro et une série de lettres. Laetitia décida, pour commencer, de trouver le plan général de classement.

- Suis-moi, on n’y voit vraiment rien.

Elle avançait dans la pénombre jusqu’à presque se cogner à un large bureau peu ordonné, notamment avec de nombreux dossiers éparpillés au-dessus. Elle décrypta les diverses légendes encore lisibles sur les tranches et agrippa trois d’entre eux qu’elle avança près d’elle. Elle ouvrit le premier, tourna quelques pages et partit brusquement dans l’allée numéro 9 Mn - Op.

- Qu’as-tu trouvé? demandais-je en la voyant feuilleter plusieurs dossiers sortis d’un rayon.

- Je n’en sais trop rien, il est encore trop tôt pour le dire, mais je tiens entre mes mains le tout premier dossier médical concernant les intoxications au NPE. Selon le médecin en charge de l’époque, il attribue certains symptômes prééminents dans les premières intoxications découvertes chez ses patients non au contact direct avec le NPE mais avec son accumulation à très faibles doses dans l’eau potable. Il indique pourtant que ce procédé s’est accentué avec les années, passant d’abord de nos eaux de lavage à notre eau potable.

Laetitia continua ses va-et-vient entre les dossiers sur le bureau et les rayons encore un bon bout de temps, mettant de côté un nombre impressionnant de documents.

- Va falloir maintenant compiler les informations les plus importantes, car nous ne pourrons pas toutes les emporter.


Traitement des informations

Quelques jours après notre retour de Fenalet, Laetitia se sentait déjà beaucoup mieux, sa jambe ne la faisait plus souffrir. A peine debout, ce matin, elle avait sauté le petit-déjeuner traditionnel pour s’atteler à ses recherches, impatiente d’utiliser les informations que nous avions ramenées des archives, non sans difficulté. Cela faisait des heures que je regardais Laetitia s’affairer dans ses recherches sans pouvoir lui être d’une grande utilité. Il est bien évident que ce n’était pas dû à un manque d’intelligence mais la dextérité qui me faisait défaut. Avec les années, j’ai bien plus appris sur le contenant que dans l’art de manipuler les petites fioles, comme le fait si bien Laetitia.

- Comment je peux t’aider?

- RAPH! dit-elle, en me jetant son regard lassé. Ça fait déjà une bonne dizaine de fois que tu me poses la question! Encore une fois, tu ne peux rien faire, la seule chose importante dans cette histoire c’est que tu connaisses les résultats de mes recherches pour les transmettre plus loin.

- En d’autres termes, je sers de disquette...

- Quoi?

- Laisse tomber! répondis-je amèrement avant de décider de glisser jusqu’à un endroit plus propice pour la regarder travailler.

Comme toujours, lorsqu’elle était très concentrée elle se mettait à réfléchir à haute voix.

- Bon, ça oui je n’étais pas sans ignorer les effets reprotoxiques des dérivés du nonylphénol que l’on pouvait trouver dans les eaux usées à l’époque où les premiers décès de masse ont commencé. Mais pourquoi diable personne n’a donc tenu compte de ces rapports-là?! Ils ont pourtant été établis par un grand chercheur apparemment reconnu mais dont je ne trouve pas le nom. Ses recherches stipulent, pour la plupart, un taux élevé de cancers mammaires et de graves lésions sur les émonctoires en particulier le pancréas. C’est effarant! Quelqu’un ne devait pas vouloir qu’on sache ces informations, sinon, comment auraient-ils pu renier une telle évidence. Il était déjà clairement évident du lien qui existait entre la bioaccumulation des métabolites résultant de la dégradation du NPE et leurs usages plus que démentiel dans pratiquement tous les produits de consommation de l’être humain.

Dans son hystérie, Laetitia m’interpella vivement en criant mon nom et continua ses explications:

- Jusque-là, j’ai toujours fait les recherches dans le mauvais sens. Les résultats de mes expériences n’étaient jamais assez efficaces ou même suffisamment rapides pour détruire les NPE présents dans l’eau potable et dans le sol, hormis bien sûr le dispositif que j’ai mis au point qui me permet de boire l’eau. Mais ce chercheur a expérimenté exactement ce que je n’ai pas pu faire de mon côté, ce qui me permet d’en tirer ces conclusions: à l’époque ce n’était pas la contamination environnementale qui a engendré cette soudaine augmentation d’infertilités et de cancers, mais bien son action de perturbateur endocrinien. C’est pourquoi après avoir combiné nos résultats je peux, sans m’avancer, affirmer que, si l’on injecte dans un organisme vivant, comme l’a confirmé ce rapport - dit-elle en pointant du doigt une fiche gribouillée par ses soins - une certaine dose de laccase, une métalloprotéine sécrétée par un champignon appelé Coriolopsis polyzona, on peut diminuer les perturbations génétiques provoquées par le nonylphénol. Ce chercheur était déjà sur la bonne piste, il n’avait pas trouvé d’organisme vivant capable de catalyser l’oxydation comme ce champignon mais c’est grâce à ses recherches sur l’impact du pH et de la température que j’ai pu arriver à trouver la solution. J’arrive pas à y croire, RAPH, la réponse était sous les yeux de tous depuis toujours.

- Tu as réussi! Le premier combat de tes prédécesseurs a été de faire interdire cette substance nocive de la production mondiale et le second était de trouver le moyen de l’éliminer définitivement de cette planète et tu viens de le remporter. Toutes mes félicitations Laetitia!


Les adieux

Septembre 2214

Trois mois s’étaient écoulés depuis les découvertes de Laetitia, qui, depuis, s’était largement affaiblie. Les symptômes de son cancer du pancréas se comptaient en masse, et elle le savait que trop bien pour m’avoir révélé il y a quelques jours que son parcours touchait à sa fin. Malgré l’espoir que je nourrissais de passer encore plus de temps avec ma comparse, je ne pouvais faire autrement que d’admettre la réalité, Laetitia était bel et bien en train de s’éteindre. Tout comme ces derniers jours, je demeurais à son chevet afin de la réconforter dans ces pénibles instants. Laetitia, elle, semblait apaisée, comme si la mort ne lui faisait pas peur. La peur, encore un concept inutile qui m’était parfaitement étranger. Sur ce point, Laetitia et moi étions identiques, d’ailleurs un des rares traits de similitude entre nous. Tout à coup, je la vis se réveiller, elle bredouilla quelques mots.

- As-tu des nouvelles du Centre 

Le Centre dont elle faisait référence était le Laboratoire Universel de recherche principale créé par une communauté formée des meilleurs scientifiques encore vivants. Cependant, à l’heure actuelle, dans notre coin du monde, personne ne savait si des survivants y œuvraient encore.

- Non, pas de nouvelles, mais tes découvertes leur ont été transmises. Si ça se trouve, ils travaillent dessus à l’heure où nous parlons.

Je ne préférais pas l’inquiéter, alléger la vérité m’était, me semblait-il, la meilleure chose à faire.

- C’était une très belle aventure RAPH, dommage qu’elle se termine si vite.

- Je suis bien de ton avis. Je me pose quelques questions sur la suite. J’espère ne pas te froisser en disant cela...

- Jamais tu ne me vexeras, tu me connais depuis le temps.

Je prenais des pincettes, peut-être même pour la dernière fois, mais il fallait que je sache ce qui m’attendrait lorsqu’elle ne serait plus auprès de moi. Je volai jusqu’à mon chargeur pour attirer son attention sur le problème qui me pendait au bout du câble.

- RAPH, mon bon vieux robot. Tu as été mon seul ami durant ces longs mois et tu m’as toujours soutenue. Notre mission est enfin remplie, j’ai trouvé ce qui pourrait peut-être sauver l’humanité et toi tu as transmis l’information aux survivants. Je sais que, bientôt, cette ville reprendra vie et que quelqu’un te retrouvera et te fera revivre.

Cet instant empli d’émotion chamboulait mes circuits.

- Es-tu certaine que je pourrais demeurer en veille, sans apport d’énergie suffisamment longtemps pour que quelqu’un me retrouve?

- J’en suis persuadée, je n’ai jamais trouvé de solutions à ton problème qui m’a donné des sueurs froides de nombreuses nuits. Malheureusement tu es dépendant des humains pour ta recharge.

- Merci, c’est ce que vous, les humains, vous appelez du réconfort, et je peux presque le ressentir. Tu m’as permis pendant quelque temps de voir au-delà de mes yeux de robot.

Je ne trouvais pas d’autres mots, j’avais comme l’impression de sortir tout juste de mon carton d’origine, sans aucune connaissance. Laetitia commençait à délirer et à bredouiller des mots incompréhensibles dont certains que je pus tout de même comprendre:

- RAPH, avec ta petite forme ronde, qui a volé à mes côtés toutes ces années. Tu es un robot interactif et intelligent. Ta sobriété, de par ta simple couleur blanche et ta ligne noire en travers, tes yeux phosphorescents nous a guidés à travers de nombreux périples. MERCI!

Elle souffla ces derniers mots avant de s’en aller vers un monde, sans aucun doute, meilleur. Je m’installai près d’elle, l’observai une dernière fois, enregistrant ces images, comme toutes les autres que j’ai prises dans mon disque dur avant de me mettre en veille manuellement, avec une dernière pensée: qui va me réenclencher?


Réactivation

Janvier 2300

Réinitialisation du programme... batterie pleine... données disponibles pour le téléchargement...

Les sensations me revenaient, c’était comme si je pouvais à nouveau sentir le courant électrique traverser mes circuits. Je revoyais le jour sans savoir depuis quand je m’étais mis en veille prolongée. Posé sur un socle, sur une estrade, devant une immense foule, la lumière des projecteurs troublait ma perception de l’environnement. Des milliers d’yeux me contemplaient ébahis, ceux du public et tous les autres depuis les écrans géants qui encadraient la petite place où nous nous trouvions.

- Bonjour R.A.P.H., mon nom est Zoran Ska, je suis scientifique. C’est moi qui viens de te rebooter à l’instant. As-tu connaissance de la durée pendant laquelle tu es resté en veille?

Le calcul se fit automatiquement et du tac au tac je répondis en me surprenant moi-même du résultat:

- Affirmatif, nous sommes le 16 janvier 2300, il est 9 h 56 et 32 secondes, la température est de 8°C., le taux d’humidité est de 86%. Je peux identifier cet endroit comme étant la ville de Bex grâce à la colline du Montet, et, par ailleurs, votre rythme cardiaque m’indique que vous êtes nerveux Zoran.

- Et bien mes chers compatriotes, notre ami R.A.P.H. n’a rien perdu de son sens de l’analyse on dirait! Zoran rigola joyeusement, une euphorie qui contamina aussitôt la foule.

- Si vous êtes si nombreux, je dois en déduire que la mission que m’avait confiée mon ancienne propriétaire a réussi. Est-ce que mes données y ont contribué?

- Je n’en étais pas sûr jusqu’à ce que ton numéro de série s’affiche lors de ton redémarrage!

- C’est donc le moment que vous attendez, je suppose, depuis des générations; l’heure de remplir ma dernière mission, celle de partager mon patrimoine avec vous.

Un homme âgé, en apparence très ému, vint se positionner à ma gauche; soudain, je le reconnus, c’était Borsk, le gamin qui accompagnait les derniers exilés à quitter la ville de Bex en 2214. Automatiquement, je me demandai si celui-ci se souvenait de moi, j’étais comme soulagé de le revoir.

Les premières images qui apparurent en trois dimensions grâce à mes hologrammes de grande précision commençaient lors de mon initialisation la veille du départ de Borsk et des autres. L’homme en question me regarda ému, son cœur fragilisé palpitait devant ces scènes d’une autre époque. Lui, un des derniers survivants de cette hécatombe, représentait, à ce moment précis de l’enregistrement, l’espoir de survivre. Les images défilèrent et le monde post-apocalyptique que découvraient ces gens semblait les bouleverser. La plupart d’entre eux, d’ailleurs, n’avaient jamais vu de telles conditions de vie. Alors que le patrimoine que j’apportais aux humains touchait à sa fin, j’aperçus, dans la foule, le visage souriant d’une fillette; vision qui, durant un bref instant, me ramena dans le passé face à la délicatesse qui s’exprimait sur la mine de Laetitia. Durant une seconde, j’eus la sensation étrange de l’avoir retrouvée au travers de cette jeunesse.

- Aujourd’hui, le monde a bien changé, R.A.P.H., et c’est grâce à ton dévouement et à celui de tous ces hommes que tu as accompagnés, particulièrement à celle que, désormais, nous considérons comme notre mère à tous, Laetitia Ark! Au nom de toute notre communauté, nous tenons, robot à Rétrospective Artificielle pour Patrimoine Humanitaire, à te remercier du plus profond de notre cœur.

- Alors je suis satisfait, ma mission est remplie! conclus-je avant de me réinitialiser totalement avec, comme dernière idée à l’esprit, celle que la vie sans Laetitia ne valait plus la peine d’être vécue, je préférais tout oublier et recommencer à zéro, comme cette nouvelle humanité l’a fait.

 

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