Mystères à l’Hôtel de l’Union

Mystères à l’Hôtel de l’Union
La troisième nouvelle du «Point Chablais»
Un chapitre publié chaque mois, de février 2016 à janvier 2017
Texte: D. Vernier et Z. Gallarotti
 
La marquise de Custine et le vicomte de Chateaubriand (surnommé l’enchanteur par sa sœur) se trouvaient à l’Hôtel de l’Union le 13 juillet 1826.
Le bâtiment, connu autrefois sous le nom d'Hôtel de l'Ours, occupe aujourd'hui encore l'espace de la rue de la Gare 2. Une autre représentante de la noblesse, la duchesse Marie-Amélie d’Orléans, a aussi été de passage à Bex, un peu plus tard en juillet, lors d'une étape qui l’a menée de Coppet à Martigny.
 
 
 
Chapitre 1
Retrouvailles
 
 
13 juillet 1826
Cela faisait des jours que le soleil n’avait pas pointé le bout de son nez. Le brouillard était tombé sur le village de Bex qui, depuis, était resté sans vie. Les habitants demeuraient cloitrés chez eux. Un épais voile traversait les rues. On ne distinguait rien, pas même le clocher du temple, ni encore le gamin qui criait les nouvelles du jour, essayant de vendre la feuille de chou du coin aux quelques passants téméraires.
- Demandez l’almanach ! Demandez l’almanach !!! La duchesse Marie-Amélie d’Orléans en voyage dans notre belle région !
Le jeune vendeur y donnait tout son cœur, surtout toute sa voix.
- Demandez l’almanach ! Demandez l’almanach !!! La fête de l’automne se prépare déjà ; le jour des vendanges probablement avancé !
Une diligence se fit entendre au loin, surgissant littéralement du fond de la rue jouxtant le temple ; elle s’arrêta devant l’Hôtel de l’Union. Un homme à l’allure d’un riche voyageur, les cheveux en bataille et les lèvres serrées en descendit avec la classe naturelle, celle d’un personnage illustre, puisqu’il s’agissait du vicomte de Chateaubriand. Il jeta un œil en direction de la voix criarde qui s’élevait non loin de là. Seul le brouillard lui faisait front laissant filtrer les vocalises commerciales du jeune vendeur de journaux. Tandis que son domestique s’occupait de ses valises, Chateaubriand jeta un regard furtif autours de lui avant de grimper les quelques marches qui menaient au porche de l’hôtel gardé par un valet.
- Bonsoir, Monsieur. Avez-vous fait bonne route ?
- Bonsoir, non, le brouillard nous a retardé.
Avant même que le valet ne puisse ajouter un mot, Chateaubriand le questionna :
- Madame de Custine est-elle déjà arrivée ?
- Oui, Monsieur, elle est descendue chez nous il y a environ une heure de cela.
Le vicomte ne prêta pas oreille au message de bienvenue du valet. Il se précipita à l’intérieure de cette bâtisse historique qui mêlait à la fois charme et luxure dans une région ou la pauvreté prenait le dessus sur les misérables villageois qui voyaient défiler en cet antre de nombreux bourgeois.
Chateaubriand se précipita devant la porte de la chambre de la marquise de Custine sur laquelle il frappa trois coups vifs.
- Entrez ! répondit une douce voix féminine.
Chateaubriand se précipita avec entrain dans la chambre et y découvrit sa belle en petite tenue, agenouillée sur le lit les bras tendus.
- Vous êtes toujours aussi charmant mon cher Beau.
- Ne m’appelez point ainsi. Mon nom est François-René de Chateaubriand. Déjà que m’a sœur m’a affublé du sobriquet d’enchanteur, vous n’allez pas vous y mettre vous aussi, voyons !
- Cessez vos jérémiades et venez me prendre dans vos bras. Cela fait des mois que je me languis de vous.
Le vicomte ne se fit pas prier et se jeta dans les bras de la marquise au visage d’une blancheur de lis et d’une taille extrêmement élégante. Avant de déposer un baiser sur ses lèvres il lui glissa ces quelques mots à l’oreille :
- Vos charmes vont encore nous mettre en retard pour les festivités de ce soir...
 
 
 
 
Bon à savoir :
Vers 1820, l’aubergiste de l’Union à Bex, Benjamin Dürr, promoteur de l’industrie hôtelière et fondateur de la station de Bex-les-Bains, a créé un établissement de bains qu’il a exploité dès le 1er mai 1824 sous le nom de Grand Hôtel des Bains.
L’Auberge de l’Union est d’ailleurs réputée pour la qualité de ses truites, mais aussi pour sa chasse.
Le vicomte de Chateaubriand, lors d’un séjour à Lausanne en 1826, confirme, par une lettre de cette époque, que sa femme, Madame de Chateaubriand, ne rêve que d’aller à Bex, toujours pour manger du chamois.
 
 
 
Chapitre 2
C’est un meurtre !
 
Malgré la ville toujours envahie d’un épais brouillard, à la nuit tombée, alors que les habitants du village se cloitraient chez eux, l’Auberge de l’Union était en fête. En ce jour pourtant singulier, plusieurs personnages célèbres y étaient de passage. Des voix s’élevaient de la salle à manger. Parmi elles, celle de Delphine, la marquise de Custine, qui papotait avec la duchesse Marie-Amélie d’Orléans.
- Pardonnez mon impertinence Duchesse, mais votre époux ne vous a-t-il pas accompagné pour ce voyage en Suisse romande ?
- Mon époux, ainsi que mes très chers enfants sont descendus au Grand Hôtel des Bains. J’ai voulu goûter à ce chamois réputé comme succulent par bon nombre de voyageurs.
- Et qu’en est-il ? surenchérit Delphine.
- Succulent, comme je m’y attendais.
Marie-Amélie ne tarda pas à remarquer le regard fuyant de son interlocutrice.
- Et vous, Delphine, pourquoi terminez-vous votre repas toute seule ? interrogea-t-elle de sa douce voix.
Delphine ne put s’empêcher de jeter un regard par-dessus les manches bouffantes de la duchesse pour observer Chateaubriand dans le petit salon situé derrière une large voûte boisée. Chateaubriand qui, dans toute sa splendeur, était sur le point de baiser la main d’une jeune femme. Delphine baissa les yeux contemplant les quelques miettes qui jonchaient encore son assiette. La duchesse, qui avait observé toute la scène, lui prit la main.
- Seul un goujat peut délaisser une femme aussi charmante que vous.
Comprenant la méprise, Delphine intervint tout en ramenant sa main vers son cou, tâtant au passage l’émeraude pendue au bout d’un collier en or.
- Veuillez m’excuser Duchesse, je ne suis point la femme du vicomte de Chateaubriand, mais simplement l’une de ses plus fidèles amies.
Marie-Amélie s’en vit rougir et laissa échapper un petit gloussement.
- M’en voilà embarrassée, car je le sais bien, pour connaître personnellement la femme de votre ami. C’est elle qui m’a d’ailleurs conseillé de découvrir la cuisine de cette Auberge.
Un silence gênant s’installa entre les deux femmes ; un bref moment que vint rompre Marie-Amélie.
- De vous à moi, l’amour que vous lui portez est flagrant, mais vous semblez aussi terriblement affligée.
Delphine, de plus en plus mal à l’aise, se leva brusquement de son siège.
- Veuillez m’excuser, dit-elle en tournant le dos à la duchesse Marie-Amélie d’Orléans.
Delphine se précipita dans les étages de l’Auberge sous les yeux médusés de la duchesse qui resta en silence quelques longues minutes avant, d’elle aussi, se diriger vers les chambres. En montant au second étage, un cri se fit entendre, suivi d’un bruit lourd. Marie-Amélie comprit rapidement que le ramdam provenait de la chambre de la marquise de Custine. Elle s’y précipita et frappa trois grands coups à la vieille porte en bois.
- Delphine ?!
Pas de réponse.
- Delphine ?! Est-ce que tout va bien ? insista la duchesse.
Toujours aucune réponse. Face au silence, Marie-Amélie essaya d’ouvrir la porte. Sans succès, car cette dernière était verrouillée. Benjamin Dürr, le propriétaire des lieux, alerté par le bruit, arriva tout essoufflé à l’étage.
- Que ce passe-t-il ici ? beugla-t-il en essayant tant bien que mal de retrouver une respiration normale.
- Ouvrez vite cette porte mon brave ! J’ai peur qu’il soit arrivé quelque chose à la marquise de Custine !
Benjamin Dürr ne se fit pas prier, il sortit une dizaine de clés liées entre elle par un large fil. Il trouva rapidement la bonne avec laquelle il ouvrit la porte. Les deux témoins furent alors pris d’une vision d’horreur qui ne manqua pas de faire réagir fortement la duchesse ; elle poussa un cri strident avant d’alerter bruyamment les clients de l’Auberge
- Delphine est morte ! Delphine est morte ! C’est un meurtre !
 
 
 
Bon à savoir:
La marquise de Custine est réellement décédée à l’Auberge de l’Union le 13 juillet 1826. Bien entendu, elle est décédée d’une mort naturelle.
Rodolphe Töpffer (1799 - 1846) à bel et bien existé. Genevois d’origine, il était écrivain, politicien et auteur de bande dessinée suisse, considéré comme le créateur et le premier théoricien de cet art.
 
 
 
Chapitre 3
La chambre close
 
- C’est un meurtre !!! continuait de hurler la duchesse Marie-Amélie d’Orléans alors agenouillée devant le corps sans vie de Delphine.
Benjamin Dürr, quant à lui, descendait les escaliers totalement ébranlé par la vision d’horreur qu’il venait de le frapper tout en marmonnant ces mots:
- Ils l’on tuée... Elle est morte...
Il ne tarda pas à croiser Rodolphe Töpffer, l’un de ces clients étranges qui en plus d’être peu causant ont tendance à laisser traîner leurs oreilles. L’aubergiste essaya de se ressaisir afin d’éviter un affolement général, mais la duchesse d’Orléans était encore en train de crier au meurtre.
- Que ce passe-t-il donc ici ? questionna Rodolphe.
- Monsieur, veuillez regagner votre chambre ou redescendre dans les pièces de vie s’il vous plaît.
- Il en est hors de question, Monsieur!
Rodolphe insista bien sur le «Monsieur», essayant de lui faire comprendre qu’aucune politesse ne le ferait reculer.
- Répondez-moi, que ce passe-t-il? Quelqu’un est mort? surenchérit-il.
Monsieur Dürr n’eut pas le temps de répondre que la duchesse d’Orléans se précipita vers eux dans un autre gloussement. Elle emprunta l’escalier sans même prêter attention aux deux hommes qui discutaient en plein milieu de ces derniers. Elle descendait les marches une à une, tout en balbutiant encore et toujours la même phrase: «C’est un meurtre».
Rodolphe se précipita en direction de la chambre de Delphine, bousculant Monsieur Dürr au passage.
- Monsieur, non ! S’il vous plaît...
Mais il était déjà trop tard.
- Je suis foutu, marmonna l’aubergiste tout en rejoignant Rodolphe sur la scène de crime.
Rodolphe ne pouvait s’empêcher de détourner le regard du corps ensanglanté de Delphine, allongée sur le côté au pied de l’unique fenêtre à carreau de sa modeste chambre.
- Mais que s’est-il passé ici? demanda Rodolphe en regardant l’aubergiste qui gardait une main devant la bouche.
- Je n’en sais rien... J’ai entendu un bruit provenant de l’étage et quand je suis arrivé, Madame d’Orléans tambourinait contre la porte de cette pauvre Delphine... de la marquise de Custine! se reprit-il. J’ai donc déverrouillé la porte et nous l’avons trouvée ainsi.
Rodolphe acquiesça. Il prit ensuite quelques secondes afin d’observer attentivement la chambre de la victime.
- Je suis fichu! Sa mort va causer ma perte! souffla l’aubergiste d’une voix lourde.
- Est-ce donc la seule chose qui vous vienne à l’esprit en ce moment, Monsieur Dürr?
- Non, non, bien sûr! Mais bon sang! Rendez-vous compte que la mort d’une telle personnalité dans mon Auberge va me faire une très mauvaise publicité.
Rodolphe prit un instant pour réfléchir. Il entra dans la chambre, jeta un coup d’œil autour de lui.
- Et si vous trouviez le coupable... Cela n’arrangerait-il pas tout? dit-il les yeux rivés sur le cadavre.
- Que voulez-vous dire?
- Vous m’avez dit que la porte était verrouillée. Est-ce exact?
Oui, mais je ne comprends pas où vous voulez en venir, répondit Monsieur Dürr en haussant le ton.
- Voyez-vous, je suis de passage dans votre charmante région pour y trouver l’inspiration pour mon prochain roman. Connaissez-vous le mystère dit de la chambre close?
- Non, répondit-il hésitant.
- Et bien, il s’agit de retrouver le corps sans vie d’une personne à l’intérieur d’une pièce totalement fermée. Mon intérêt ne peut qu’être grandissant quand je constate que la marquise de Custine est morte un couteau dans le cœur, dans une chambre sans cheminée et dont la fenêtre et la porte étaient verrouillées. Je ne me suis jamais essayé à l’écriture d’une telle histoire aussi rocambolesque, toutefois j’ai déjà lu des livres traitant de ce sujet. Je pense être à même de vous venir en aide.
- Je ne sais trop quoi répondre...
- Et bien dites oui dans ce cas! s’exclama Rodolphe.
Monsieur Dürr s’apprêtait à refuser quand la plupart des clients de l’Auberge firent irruption tous plus curieux les uns que les autres, tout en posant des questions dans un brouhaha général. L’Aubergiste se retourna vers Rodolphe.
- Je suis d’accord Monsieur Töpffer. Aidez-moi. Trouvez qui a tué la marquise de Custine!
 
 
 
 
Bon à savoir :
Pour des raisons inconnues, toute la famille de la marquise de Custine l’appelait Delphine et on ne la connaît que par ce prénom. Son vrai nom est pourtant : Louise Eléonore Mélanie de Sabran.
François-René de Chateaubriand était bel et bien connu pour être un coureur de jupons. Il a entre autres été l’amant de la marquise de Custine lorsque celle-ci était veuve. Mais cette ardeur ne dura point. Alors que Chateaubriand fit rapidement le deuil de leur relation, Delphine, elle, ne guérit jamais. Elle resta fidèle à Chateaubriand tout au long de sa vie, bien qu’il n’étaient plus que de simples amis.
 
 

Chapitre 4
Premiers soupçons

La petite Auberge normalement calme était devenue le témoin d’un crime odieux et l’affolement s’était propagé. La totalité des clients se bousculaient dans l’étroit couloir reliant les chambres. La totalité... ou presque. Seul Chateaubriand restait impassible au milieu de cette cacophonie infernale. Les yeux vitreux, il fixait le corps sans vie de son amante, déposée comme une œuvre d’art au milieu de tout ce sang formant une flaque parfaite, sans aucune imperfection. Il se disait alors que même morte, la marquise de Custine gardait, pour le moment du moins, une certaine fraîcheur, et, sa grande beauté n’en était pas le moins du monde atténuée. Un puissant sifflement vint tirer Chateaubriand de ses pensées et faire taire les bavardages incessants. C’était Rodolphe Töpffer qui venait de siffler afin de gagner l’attention des clients de l’Auberge.
- Veuillez vous taire et tous redescendre à la salle à manger en gardant votre calme !
Certains semblaient médusés, d’autres semblaient aborder la situation avec beaucoup de flegme et, finalement, il y avait Chateaubriand qui restait là, sans bouger à fixer encore et encore le cadavre de son amante. Etait-il sous le choc ? A quoi pensait-il ? Mais alors que les autres clients redescendaient à la salle à manger, Chateaubriand, lui, avait décidé de planter racine et ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Pourtant, Rodolphe Töpffer le fixait attentivement depuis maintenant plusieurs minutes. Le calme étant enfin revenu, Rodolphe décida de le tirer de sa rêverie.
- Monsieur de Chateaubriand.
Aucune réaction.
- Monsieur de Chateaubriand ! insista-t-il.
Son interlocuteur tressaillit avant de détourner enfin son regard pour le plonger dans celui de Rodolphe.
- Est-ce que tout va bien ?
- Oui, je crois, hésita-t-il à répondre.
- Seriez-vous d’accord de m’accompagner dans le petit salon afin que nous discutions ?
- Discuter de quoi ?
- Et bien j’aimerai éclaircir toute cette histoire.
Chateaubriand, toujours troublé, haussa les épaules et se rendit au petit salon sans piper mot.
Les deux hommes étaient à présent confortablement assis dans de larges fauteuils de l’époque Napoléon III en velours capitonnés. Chateaubriand était aphasique, il regardait le sol tout en se frottant nerveusement les mains. Rodolphe rompit le silence.
- Monsieur de Chateaubriand. Pouvez-vous me parler de la marquise de Custine. Vous la connaissiez bien je crois ?
Chateaubriand se gratta la gorge avant de répondre.
- Je la connaissais bien, en effet. Mais pas aussi bien que tout le monde le croit. Delphine était très discrète.
- Pourquoi se faisait-elle appeler Delphine ?
- A vrai dire je n’en sais rien. Je crois que personne n’en connaît la raison.  
- Etait-elle jalouse ?
- Pardon ?
- Etait-elle jalouse ? Entre votre femme et vos nombreuses amantes, il y aurait eu de quoi !
- Monsieur Töpffer, je ne vous permets point ! Comment osez-vous m’affubler de pareilles insultes ?
- Soyons honnêtes Monsieur de Chateaubriand. Durant la soirée, tout le monde vous a vu courtiser sans gêne une jeune femme sous le regard médusé de la marquise.
- Et alors ? Delphine était au courant de mes vices et les acceptait !
- Elle n’était donc pas jalouse ? Pourtant je l’ai sentie irritée ce soir ! insista Rodolphe.
- Delphine était une femme formidable, dénuée de toute colère. Elle m’a toujours soutenu. Ce n’était pas qu’une amante, je la considérai comme l’une de mes plus grandes amies !  
Rodolphe Töpffer griffonna quelques notes dans son vieux calepin recouvert de cuir tout en hochant la tête de haut en bas.
- Selon mes estimations, la marquise de Custine à regagné sa chambre il était à peu près 22 heures. Et son corps a été découvert une vingtaine de minutes plus tard. Or, je vous ai vu quitter le petit salon seulement cinq minutes après son départ pour ne vous voir réapparaître qu’à l’annonce de son décès lorsque tout le monde se trouvait devant sa chambre. Où étiez-vous passé pendant tout ce temps Monsieur de Chateaubriand ?
- Seriez-vous en train de m’accuser d’une telle barbarie envers une personne qui me tient à cœur ?
- J’essaie simplement de comprendre Monsieur de Chateaubriand... Simplement de comprendre...
- J’étais en cuisine afin de grignoter quelques morses de gâteaux quand j’ai entendu la duchesse Marie-Amélie d’Orléans crier au meurtre.
Benjamin Dürr, le propriétaire de l’Auberge, qui tendait l’oreille s’indigna à la réponse de Chateaubriand et le fit savoir sans attendre.
- Il ment !!! cria-t-il. Chateaubriand est bien passé dans la cuisine voler un bout de gâteau, mais il n’est resté que quelques minutes ! C’est lui l’assassin ! Ça ne peut-être que lui !!!
 
 
 
Bon à savoir :
Henriette d’Angeville était bel et bien une alpiniste franco-suisse, plus connue sous le nom de Mademoiselle d’Angeville, la fiancée du Mont-Blanc». Née en France en 1794, elle est décédée à Lausanne en 1871. Dès l’âge de 10 ans, elle se lance dans l’ascension de quelques sommets. Elle est la seconde femme à gravir le Mont-Blanc (en 1838) et la première à le gravir sans se faire aider physiquement. Elle n’était apparemment pas à Bex en 1826, en revanche, en 1863, sa dernière grande course l’a emmenée aux Diablerets pour l'ascension de l'Oldenhorn qu'elle réalise à l'âge de 69 ans.
 
 
 
Chapitre 5
La vérité est ailleurs
 
François-René de Chateaubriand était outré. Il venait de se faire publiquement accuser du meurtre de sa maîtresse et, pour un homme de son rang, il s’agissait là d’un véritable affront de la part du propriétaire de l’Auberge, Benjamin Dürr. Les visages étaient tournés dans sa direction. Malgré le choc qu’il venait de subir et ses mains encore tremblotantes, il n’hésita pas à se défendre.
- Comment osez-vous Monsieur Dürr ?! Je puis vous assurer qu’après de tels accusations je ne remettrais plus jamais les pieds dans votre Auberge !
- Qui d’autre alors Monsieur de Chateaubriand ? Qui d’autre ?
Un court silence pesant s’abattit, les regards se croisaient et en cet instant précis, chaque personne ici présente doutait... chacun se demandant qui avait bien pu assassiner la marquise de Custine. Tous s’interrogeaient intérieurement et tous se dévisageaient espérant ainsi trouver le coupable, tous sauf un... Benjamin Dürr continuait de fixer outrageusement Chateaubriand.
- Qui d’autre ? relança le propriétaires des lieux. Car vous la connaissiez mieux que personne ici !
L’auditoire était presque hypnotisé par cet échange verbal à la fois si calme, mais si exaltant. La vision d’horreur du corps sans vie et ensanglanté de la marquise de Custine semblait à présent bien loin. Chacun prenait un malin plaisir, un plaisir malsain même, à participer à cette chasse au coupable. Il ne se doutaient pas, ou plutôt ne se rendaient pas compte que quelque part ils étaient tous coupables. Coupables non pas du meurtre, mais du silence qui pesait sur eux. Ce silence qu’on s’oblige, ce silence qui nous guette. Ce silence qui nous rappelle les nombreux ou lourds secrets qui nous empêchent parfois de respirer.
- Suis-je donc la seule personne à pointer du doigt ? Tout ça parce que j’étais proche de la marquise ? finit par répondre Chateaubriand.
- Proche d’elle ?! s’insurgea Monsieur Dürr. Vous dites l’aimer, mais vous la trompiez !
Certains approuvèrent la remarque de l’aubergiste en hochant la tête ou oralement, ce qui créa un certain chahut que Rodolphe Töpffer n’eut pas le temps de faire cesser puisque Chateaubriand intervint en donnant de la voix.
- Je n’ai jamais dit que j’étais amoureux de Delphine ! Je la considérais comme étant l’une de mes plus proches amies, c’est tout ! Mais cela est-il suffisant pour m’accuser ainsi ?
- En effet, vous avez raison Monsieur de Chateaubriand, souligna Rodolphe Töpffer qui décida de reprendre en main l’affaire. Rien ne nous prouve votre culpabilité.
- D’accord, mais d’ailleurs, pourquoi est-ce vous qui posez les questions Monsieur... Töpffer... est-ce bien cela ?
- Tout à fait Monsieur de Chateaubriand.
- C’est peut-être vous qui l’avez tuée !
- Je ne suis qu’un griffeur de papier qui s’intéresse aux histoires étranges. Je n’ai que peu d’importance, mais surtout, je suis la seule personne de cette Auberge à avoir passé l’entier de ma soirée dans la salle à manger sans y quitter mon siège une seule seconde. Je crois que personne ici ne peut dire le contraire.
Tous s’échangèrent de nouveaux regards interrogateurs, mais aucun ne put démentir les propos du dessinateur.
- Alors que faites vous ? Êtes-vous à la recherche d’une histoire ? insista Chateaubriand.
- Peut-être, mais j’essaie surtout de comprendre pourquoi la marquise a été tuée.
- Son argent ? proposa Emmanuel Thomas, un cultivateur bien connu du village de Bex.
- Et il faut que ce soit le pignouf du coin qui suggère une pareille idiotie, lança Chateaubriand.
- Et pourquoi donc cette idée vous semble si choquante ? questionna Henriette d’Angeville, l’alpiniste franco-suisse qui s’était fait baiser la main par Chateaubriand plus tôt dans la soirée.
- Parce que je suis bien plus riche que Delphine ! Et surtout elle ne voyage avec aucun objet de valeur hormis son co...
Chateaubriand hésita. Il resta coi le regard dans le vide.
- Hormis quoi, Monsieur de Chateaubriand ? demanda Rodolphe Töpffer.
- Son collier, finit-il par lâcher. Son seul bien c’est son collier..., mais je suis presque certain qu’elle ne le portait pas quand j’ai découvert son corps !
 
 
 
Bon à savoir:
Jean de Charpentier était bel et bien le directeur des Mines entre 1813 et 1855. Il connaissait Emmanuel Thomas. Ils étaient amis et voisins, ils vivaient aux Dévens et étaient tout les deux naturalistes. Durant les XVIIIe et XIXe siècles, plusieurs membres de la famille Thomas de Bex ont cultivé une passion pour la botanique et ont contribué au renom scientifique de la région. Le jardin botanique «La Thomasia» situé à Pont de Nant a d’ailleurs été nommé en leur honneur.

Chapitre 6
Le collier de la défunte
A l’instant même où François-René de Chateaubriand pensa au collier de la défunte, il se précipita dans les étages pour confirmer ses soupçons. Il fut rapidement suivi par Rodolphe Töpffer et par le propriétaire de l’Auberge, Benjamin Dürr. Une fois tout ce petit monde débarqué dans la chambre de la marquise de Custine, tous s’arrêtèrent net devant le cadavre recouvert d’une couverture et gardèrent le silence quelques longues secondes comme pour lui rendre un dernier hommage ou simplement pour se faire pardonner de l’indélicatesse qui allait suivre. Chateaubriand fut le premier à rompre le silence en s’excusant oralement tout en s’accroupissant auprès de son amante. Il posa d’abord sa main sur son épaule et resta ainsi un court instant avant de retirer la couverture. Le collier de Delphine avait bel et bien disparu...
- Il n’est plus là !
- Quel genre de collier était-ce ? questionna Rodolphe calepin et crayon en main.
Chateaubriand recouvra la marquise tout en s’essuyant discrètement une larme au coin de l’œil.
- C’était une émeraude pendue au bout d’un collier en or blanc. C’est un bijou qui a beaucoup de valeur que je lui avais offert il y a quelques années. Depuis, Delphine le portait toujours à son cou, répondit-il tout en se relevant.
- Un bijou de valeur dites-vous ? insista Rodolphe.
- Oui, pourquoi ?
- Pourquoi ? Quelle question ! Ce serait une raison valable de la tuer. D’autant plus qu’...
- Attendez, le coupa Chateaubriand. Vous êtes en train de prétendre qu’une personne ici aurait ôté la vie de Delphine juste pour lui voler son collier ?
- Certainement.
- Pourtant, et arrêtez-moi si je me trompe, toutes les personnes ici présentes vivent aisément.
- Toutes ? Je ne le crois pas, intervint Benjamin Dürr dont son silence l’avait presque rendu invisible.
- Tient donc ! Voilà l’aubergiste qui, encore une fois, n’hésite pas à dénoncer ses propres clients. Rappelez-moi que j’aimerai bien avoir une petite conversation avec vous, cher Monsieur Dürr.
L’aubergiste se replia légèrement sur lui-même. Lui qui, d’habitude, était d’une grande discrétion, aujourd’hui, lui-même ne se reconnaissait pas. C’est qu’il désirait tant aider à trouver le coupable. C’était sa manière à lui de rendre hommage à la défunte ; mais son comportement devenait de plus en plus suspect.
- Vous qui semblez en savoir tant, veuillez nous éclairer, Monsieur Dürr. Qui donc aurait pu en vouloir au collier de la marquise ?
L’aubergiste prit le temps de réfléchir avant de répondre :
- Et bien, je pense tout d’abord au naturaliste Emmanuel Thomas ou à cette alpiniste... comment s’appelle-t-elle déjà ? ... Oui ! Henriette d’Angeville !
- Et vous même, je suppose !
L’aubergiste s’offusqua de cette remarque et se défendit fougueusement
- Je ne suis point pauvre, Monsieur Töpffer ! Je dirige honnêtement mon commerce, et même si je ne suis pas du rang ou de la classe de certains ici présents, je n’ai guère besoin de dérober un collier pour subvenir à mes besoins !
- Seriez-vous donc en train de traiter M. Thomas et Mme d’Angeville de pauvres ?
- C’est-à-dire qu’ils ne sont pas pauvres, mais ils ne sont pas riches non plus.
Alors qu’Emmanuel Thomas accompagné de Jean de Charpentier arrivèrent devant la chambre de la marquise, ce dernier surprit la conversation entre l’aubergiste et le dessinateur.
- Messieurs, puis-je me permettre d’intervenir ?
L’aubergiste, surpris, décida de redescendre afin de servir ses clients, tandis que Rodolphe Töpffer fit entrer les deux hommes.
- Tout d’abord, je ne vous permets point de porter de telles accusations et de salir le nom de ma famille. Nous sommes de simples personnes, mais pas des assassins, se justifia M. Thomas.
- Vous cultivez des plantes n’est-ce pas ?
- C’est exact.
- Mais vous pouvez vous payer un repas dans cette Auberge et boire du bon vin à ce que j’ai pu remarquer.
Jean de Charpentier intervint.
- C’est moi qui ai invité mon ami à venir partager un repas dans cette Auberge qui n’est tout sauf réservée aux gens fortunés.
- Je n’ai pas dit le contraire. Mais puis-je me permettre de vous demander qui vous êtes ?
- Vous plaisantez ? lui répondit-il agacé.
- Il s’agit de Monsieur Jean de Charpentier, directeur des Mines de sel de Bex, intervint Emmanuel Thomas.
- Très bien, alors, dites-moi, où avez-vous disparu quelques minutes avant le drame ? Car il ne me semble pas vous avoir vu à la salle à manger.
Les deux amis se regardèrent nerveusement, la bouche en bas, ne trouvant pas quoi répondre comme s’ils venaient de se faire prendre la main dans le sac.
 
 
Bon à savoir:
Rodolphe Töpffer était, entre autres, un auteur de bande dessinée suisse, considéré comme le créateur et le premier théoricien de cet art. Homme politique et écrivain, il avait plus d’une corde à son arc. Né à Genève en 1799, il est mort dans cette même ville en 1846, laissant derrière lui de nombreux ouvrages. En 1826, Rodolphe Töpffer ne se trouvait pas à Bex; on peut retrouver ses récits de voyage, celui de 1826 s’intitulant: «Voyage dans les Alpes pour les progrès des Beaux-Arts, des Sciences et de l’Industrie à Chamonix».
 
 
Chapitre 7
Secrets, mensonges et fausses pistes
Devant les faces médusées des deux compères qui semblaient en savoir bien plus que ce qu’ils voulaient bien le dire, Rodolphe Töpffer décida d’insister.
- Alors, messieurs, où avez-vous donc disparu quelques minutes avant le drame?
- Nous fumions un cigare à l’extérieur, finit par répondre Jean de Charpentier.
Le silence s’installe et l’écrivain ne voulut pas insister. Bien qu’à cet instant il savait que les deux amis partageaient un secret, il ne les voyait pas endosser le rôle d’un assassin. C’est avec une certaine incertitude que Rodolphe Töpffer décida lui aussi de sortir, tout d’abord pour y prendre l’air, mais aussi pour y trouver des mégots de cigares afin d’ôter définitivement les deux Bellerins de sa liste de suspects. Une liste qui ne désemplissait pas.
- Messieurs, veuillez m’excuser, dit-il en prenant la direction des escaliers. En redescendant, il griffonna quelques notes dans son calepin, et, alors qu’il s’apprêtait à sortir de l’auberge, il croisa Henriette d’Angeville. Cette dernière était assise sur un fauteuil et regardait le feu crépiter dans la cheminée. Il était tard, très tard, mais, comme les autres, Henriette attendait. Elle restait assise à attendre que l’on vienne l’interroger. Rodolphe ne put s’empêcher de penser que cette mort soudaine de la marquise de Custine avait marqué les esprits puisque tous jouaient le jeu et participaient, à leur manière, à l’élucidation de ce crime odieux. Avant de sortir, l’écrivain, calepin en main, décida d’aller lui parler.
- Madame D’Angeville?
Elle se retourna surprise, comme perdue dans ses pensées, comme si son esprit flânait au-dessus des flammes alors que son corps se trouvait juste à côté pour s’y réchauffer.
- Appelez-moi Henriette s’il-vous-plaît.
- Très bien Henriette. Puis-je m’asseoir près de vous?
- Pourquoi tant de manière afin de m’aborder. Tout comme je l’ai dit à François-René de Chateaubriand. Je suis une femme simple; alors que vous cherchez à conquérir le monde, moi je cherche simplement à le découvrir.
- Quoi qu’il en soit, on ne m’enlèvera pas mes bonnes manières.
- Soit.
- Vous êtes alpiniste, m’a-t-on dit?
- C’est exact.
- Et est-ce la première fois que vous venez dans la région?
- Oui, demain, si le temps le permet, je compte gravir le Grand-Muveran, paraît qu’en haut la vue y est magnifique.
Henriette d’Angeville remarqua rapidement que son interlocuteur n’était pas très attentif. Sans être outrée, mais tout de même agacée, elle décida de mettre court à son récit et se retourna afin de faire face au feu de cheminée. Rodolphe, lui, continua comme si de rien était.
- Comment financez-vous vos excursions?
Henriette le dévisagea avant de se lever brusquement de son fauteuil.
- Si c’est pour me voir accuser de la sorte, je ne vois pas l’intérêt de répondre à vos questions, notamment au vu de la considération que vous me portez.
L’écrivain se leva à son tour. Gêné, il compris rapidement son erreur et s’en excusa afin de retenir l’alpiniste encore quelques instants. Cette dernière se rassit nonchalamment, mais tout de même décidée à l’aider.
- Vous saurez, Monsieur Töpffer, que je ne possède peut-être aucune richesse physique, mais que je suis bien pus riche à l’intérieur que vous tous réunis. En aucun cas je ne déroberai le collier d’une personne ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs!
- Encore une fois, veuillez m’excuser Henriette. Je me dois d’écarter aucune éventualité. Mais je dois avouer que, contrairement aux autres, vous semblez ne pas avoir de secrets à cacher, ainsi, puis-je me permettre de vous parler sans détour, Henriette?
Lassée par ses formules de politesse, Henriette d’Angeville souffla fortement avant de répondre.
- Cessez vos politesses et allez droit au but, Monsieur Töpffer!
- Que pensez-vous des autres clients de cette auberge. Pensez-vous que l’un d’entre eux pourrait être le coupable?
Résignée, Henriette décida tout de même de répondre:
- Ecoutez, je suis simplement de passage dans ce charmant petit village. Je ne connais ni ses habitants et encore moins les personnes ici présentes. Je peux simplement vous dire que François-René de Chateaubriand est un coureur de jupon. Il m’a fait des avances tout à l’heure. Des avances que j’ai poliment rejetées. Quand aux autres je ne peux rien vous dire, je ne leur ai pas parlé. Mais étant observatrice, je peux vous dire que le pourboire laissé par la marquise s’est étrangement volatilisé juste après que cette dernière soit montée dans sa chambre.
- Quelle fine observation, Henriette.
- La vieillesse est comparable à l'ascension d'une montagne. Plus vous montez, plus vous êtes fatigués et hors d'haleine, mais combien votre vision s'est élargie!
 
 
 
 
 

Bon à savoir :
La duchesse Marie-Amelie d'Orléans était la fille de Ferdinand IV, roi des Deux Siciles,
et de Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche : elle était par conséquent la propre sœur de l’infortunée Marie-Antoinette et de la reine Marie-Christine, femme de Charles-Félix, roi de Sardaigne. Elle a épouse en 1809, à Palerme, le duc d'Orléans qui, devenu roi des Français en 1830, régna sous le nom de Louis-Philippe I. Elle a voyagé en Suisse romande en 1826 et a été de passage à Bex lors d'une étape qui  l’a menée de Coppet à Martigny.


Chapitre 8
Des espèces sonnantes et trébuchantes

Rodolphe Töpffer repartait bredouille de son entretien avec Henriette d’Angeville. Il n’était pas totalement désemparé puisqu’une nouvelle piste s’ouvrait à lui, mais il se doutait bien que la vérité ne lui tomberait pas toute cuite entrer les mains. Il sentait tout de même qu’il s’en rapprochait. Rodolphe décida donc de suivre son instinct et se rendit à la chambre de la duchesse Marie-Amélie d’Orléans et frappa trois fois à sa porte.
- Une seconde, répondit-elle.
Quelques secondes passèrent avant que cette dernière ne vienne lui ouvrir. En voyant Rodolphe, la duchesse eut la seule réaction qu’il convenait d’avoir en cette nuit de brouillard :
- Est-ce mon tour ?
- Comment ? rétorqua Rodolphe qui, visiblement, commençait à fatiguer.
- Et bien vous avez interrogé tout le monde ici, sauf Monsieur Dürr et moi-même.
- C’est exact... Et qu’avez-vous à me dire, Madame ?
- Qu’avez-vous à me demander, Monsieur ?
Rodolphe prit quelques secondes avant de répondre, tout en observant l’intérieur de la chambrette de la duchesse tandis que cette dernière attendait debout, une main sur l’une de ses hanches, l’autre sur le battant de la porte et le fixait de ses grands yeux noirs.
- Vous semblez voyager léger, Madame.
Marie-Amélie se retourna et contempla sa petite valise déposée sur son lit.
- En effet, mais en quoi cela est-il pertinent pour votre affaire ?
- Je cherche simplement à mieux comprendre.
- Le reste de mes bagages se trouve au Grand Hôtel des Bains.
- Pardonnez mon impertinence, mais pourquoi donc ne logez-vous pas dans le même hôtel que votre époux ?
- Vous n’êtes pas marié je suppose ? rétorqua la duchesse.
- A vrai dire si, depuis trois ans maintenant. Pourquoi cette question ?
- Car cela fait trois semaines que ma famille et moi-même voyageons ensemble et que nous ne nous séparons pas une seule seconde. J’avais simplement besoin de respirer un peu et je souhaitais également goûter au chamois cuisiné dans cette charmante petite auberge.
Rodolphe dont la fatigue marquait de plus en plus son visage, décida de cesser de tourner autour du pot. Selon lui, la duchesse avait des problèmes de trésoreries et elle compensait en volant et peut-être même en tuant pour cela. Bien que le terme meurtrier lui paraissait improbable pour une femme de son rang, il n’en écartait pour autant pas totalement cette hypothèse. Il s’imaginait tout de même emprunter cette pensée pour l’une de ses bandes dessinées.
- Un tel voyage doit vous coûter beaucoup d’argent n’est-ce pas ?
- Pourquoi une telle question ? se défendit-elle.
- Disons que je me pose des questions. Vous portez de somptueux vêtements et des bijoux somme toute assez précieux. Est-ce simplement pour donner l’illusion que votre trésorerie se porte au mieux ?
- Mais je ne vous permets point, Monsieur Töpffer ! Je vous trouve très impoli !
Rodolphe profita de son sens de la repartie pour lui répondre de but en blanc :
- Quand à moi je trouve particulièrement impoli de subtiliser la monnaie laissée par la défunte !
- Comment osez-vous ?
- Et le collier ? Dans laquelle de vos poches vais-je le trouver ?
- Vous n’êtes qu’un goujat, Monsieur Töpffer ! s’agaça la duchesse qui s’apprêtait à refermer la porte de sa chambre sur le nez de son interlocuteur.
Rodolphe ne l’en laissa point faire et eut juste le temps de glisser son pied afin d’empêcher la porte de se refermer. Il poussa ensuite la marquise en lui attrapant le bras afin de l’immobiliser. Il la regarda droit dans les yeux avant de secouer la petite sacoche accrochée au bras de la duchesse et dont le bruit qui en ressortit interpella Rodolphe.
- Des espèces sonnantes et trébuchantes ! Il serait peut être temps de nous dire la vérité Marie-Amélie d’Orléans...

 

 

 

Bon à savoir :
Je reviens sur une affirmation faite dans le chapitre 6 dans lequel je dis que la famille Thomas est à l’origine de la création, en 1891, du jardin botanique «La Thomasia» situé à Pont-de-Nant. C’est faux. L’erreur est humaine, mais il faut aussi savoir se rattraper. Ainsi, c'est le professeur Ernest Wilczek, pharmacien, guide de haute montagne et professeur de botanique à l'Université de Lausanne qui s’est chargé de la création du jardin dont le nom de ce dernier, Thomasia, a été donné en l’honneur de la famille Thomas, naturaliste connue des Dévens.

Chapitre 9
Net, propre et précis
La duchesse Marie-Amélie d’Orléans était devenue bien pâle. La perspicacité du dessinateur Rodolphe Töpffer avait payé.
- Dois-je répéter ma question, duchesse ?
- Cet argent est à moi, je ne l’ai pas volé !
Rodolphe la fixa du regard, le sourire en coin.
- Pourtant, c’est bien la première fois de la soirée que votre sacoche fait du bruit.
La voleuse était coincée et ne savait plus quoi dire. Après un long silence, elle se résigna.
- Bon, d’accord ! Vous m’avez coincée. Et alors ? Cela ne prouve pas que j’ai volé le collier.
- Vous m’en direz tant !
La duchesse perdit patience :
- Vous n’avez qu’à fouiller ma chambre ! cria-t-elle, en s’écartant, pour laisser passer l’écrivain.
Rodolphe profita de l’opportunité, entra dans la petite pièce et commença à fouiller. Il ne put s’empêcher de remarquer à quel point toutes les affaires de la duchesse étaient parfaitement rangées. Ses robes étaient soigneusement accrochées dans la penderie et classées par couleurs ; les froides d’un côté, les chaudes de l’autre. Le lit n’avait aucun pli, bien qu’il n’ait certainement pas encore été utilisé. Un livre à la vieille couverture usée était déposé sur la table de nuit, parfaitement aligné à la petite lampe de chevet. Ses affaires de toilettes également avaient été minutieusement alignées sur l’étagère. Tout était net, propre et précis et ce, jusqu’au moindre détail. Mais ce qui surprit le dessinateur ne fut pas la maniaquerie certaine de la duchesse, mais la qualité et la valeur de tous ses biens. Les vêtements, les nombreux parfums et même la valise sous le lit semblaient de grande valeur. Rodolphe se rappela avoir surpris, en début de soirée, la duchesse en grande conversation avec Chateaubriand. Il voulut en savoir plus.
- Duchesse, vous connaissez François-René de Chateaubriand, n’est-ce pas ?
- Pourquoi cette question ?
- Car je vous ai vu parler ensemble en début de soirée. Vous sembliez irritée.
- Et alors ?
- Et bien, je me disais que peut-être vous étiez jalouse de sa relation avec la marquise de Custine ?
Marie-Amélie s’offusqua de la remarque de son interlocuteur, elle fronça les sourcils.
- Vous plaisantez, j’espère ?
- J’essaie de comprendre, duchesse. J’essaie simplement de comprendre...
La duchesse, les sourcils toujours froncés, décida tout de même de répondre.
- Je ne suis absolument pas jalouse. Certes, je connais Chateaubriand, mais je suis avant tout une amie de sa femme.
- De sa femme, dites-vous ?
- Je vois où vous voulez en venir, Monsieur, mais Madame de Chateaubriand est parfaitement au courant des infidélités de son mari ; elle s’en fiche éperdument.
Rodolphe, tout en posant ses questions, continuait de fouiller. Il regardait sous le matelas, même sous le tapis. La duchesse semblait de plus en plus nerveuse. Elle lança quelques regards en direction de la fenêtre.
- Si vous en avez terminé, j’aimerais bien me reposer un moment avant le lever du soleil, s’impatienta Marie-Amélie.
Rodolphe se posta devant la fenêtre ouverte de la chambre. Il s’appuya contre le large rebord de pierre. Le jour se levait à peine, mais il lui était difficile de voir au loin. Cependant, un petit éclat de lumière, tel le reflet d’un miroir, attira son attention.
- J’aimerais vraiment que vous partiez, maintenant, Monsieur Töpffer.
La lumière qui attira son attention provenait du pied de l’auberge. En regardant bien, il pouvait apercevoir comme la chaîne d’un bijou. Sans grande conviction, il préféra aller vérifier par lui-même avant d’en faire part à la duchesse.
- Très bien, Madame, mais soyez certaine que notre conversation n’en est pas finie pour autant, dit le dessinateur en prenant la porte.
 
 
 
 
 
 
 

Bon à savoir :
Puisque je vous ai déjà parlé de chacun des personnages de cette histoire, voici une petite anecdote. Lorsque j’ai écrit le passage sur le morceau de chaux trouvé dans les buissons, j’ai appris quelque chose : la fabrication des divers liants regroupés sous le terme de «ciments», connaît une évolution significative à l’âge industriel lorsqu’est publiée la composition de la chaux artificielle par Louis Vicat, ingénieur des Ponts et chaussées en 1818. Cette matière, utilisée depuis l’Antiquité, ne connaissait pas de formule unique et offrait donc une variété de résistances. D’abord employée dans les travaux publics, les fondations, les quais et canaux, la chaux se répand dans l’architecture à partir des années 1830.


Chapitre 10
De nouveaux indices


Le dessinateur Rodolphe Töpffer descendit les marches d’escalier quatre par quatre et se rendit à l’extérieur de l’Auberge. Il voulait vérifier ses soupçons : quelques secondes plus tôt, alors qu’il interrogeait la duchesse, il a remarqué un objet brillant sous la fenêtre de cette dernière. Ce pourrait-il que ce soit le collier de la défunte ? Il voulait en avoir le cœur net. En arrivant devant l’entrée principale, il croisa Benjamin Dürr, l’aubergiste.
- Vous avez du nouveau ? demanda Benjamin.
- Cela dépend de ce que vous entendez par nouveau...
- Et bien concernant la mort de la marquise de Custine, pardi !
- La mort dites-vous ? N’avez-vous pas crié au meurtre tout à l’heure, Monsieur Dürr ?
L’aubergiste sembla irrité par cette remarque.
- Ecoutez, Monsieur Töpffer, le soleil est en train de se lever, nous sommes tous fatigués. Si vous pouviez cessez vos tergiverses pour en venir directement aux faits !
Le dessinateur le fixa longuement avant de répondre :
- Vous n’avez qu’à me suivre, puisque cette énigme vous intéresse tant. D’autant plus que vous êtes le seul à qui je n’ai pas encore demandé l’alibi. Vous allez donc pouvoir me dire où vous étiez lorsque la marquise est morte, dit Rodolphe tout en sortant de l’Auberge.
Benjamin sembla hésiter, puis se résigna à le suivre. Les deux hommes sortirent, ils furent salués par le valet gardant l’entrée.
- Alors ? Où étiez-vous lors du décès ?
- J’étais aux toilettes.
- Quelqu’un peut-il en témoigner ?
L’Aubergiste s’apprêtait à répondre quand il vit Rodolphe se baisser et ramasser un objet brillant emmêlé dans un buisson. En regardant de plus près, il reconnut le collier de la marquise.
- Est-ce bien le collier de la marquise de Custine ? demanda l’aubergiste.
- J’en ai bien peur. Et il se situe pile au-dessous de la fenêtre de la duchesse.
- Alors je crois que je n’ai plus besoin d’alibi.
Les deux hommes gardaient le silence. Rodolphe était songeur. Il regarda encore une fois les buissons qui longeaient la bâtisse quand il aperçut quelque chose. Il s’en approcha. Le haut de quelques buissons était recouvert d’une poussière grisâtre. Il plongea la main dans le feuillage et en extirpa un morceau de chaux. Il leva les yeux vers une fenêtre située quelques mètres plus haut.  
- Est-ce bien la chambre de la victime ? demanda-t-il en pointant la fenêtre du doigt.
- Oui, c’est bien sa chambre. Qu’avez-vous trouvé ?
- Je n’en suis pas encore certain, répondit-il en cachant sa trouvaille dans l’une de ses poches.  
Rodolphe repartit, suivi de l’aubergiste. Alors qu’il allait passer la porte principale, il revint sur ses pas et observa le sol.
- Que cherchez-vous ? demanda Benjamin.
- Et bien, voyez-vous, Emmanuel Thomas et Jean de Charpentier m’ont dit avoir fumé un cigare dans la soirée d’hier.
- Et ?
- Et je ne trouve pas leurs mégots.
Rodolphe se retourna, fixa le valet et vint se positionner juste devant celui-ci.
- Et vous ? Vous êtes resté là toute la nuit ?  
- Oui, Monsieur.
- Avez-vous vu Emmanuel Thomas et Jean de Charpentier fumer le cigare ?
- Non, Monsieur.
- En êtes-vous certain ? insista Rodolphe.
- Oui, Monsieur. Je ne les ai pas vus fumer le cigare. En revanche, je les ai vus discuter un moment, puis s’échanger quelque chose.
- Quoi donc ?
- Je ne sais pas, Monsieur, il faisait trop sombre.
Rodolphe remercia le Valet et les deux hommes entrèrent dans l’Auberge.
- Quelles-sont vos conclusions, Monsieur Töpffer ?
- Trop tout pour le dire, Monsieur Dürr. Il me faut y réfléchir.
- Mais pourtant vous venez de trouver le collier de la défunte juste au-dessous de la fenêtre de la duchesse. Que vous faut-il de plus ?
- Ne vendez pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Vous semblez bien impatient, très cher...

 

 

 

 

Bon à savoir :
Les propriétés psychotropes de la datura sont connues depuis longtemps. Elle a été utilisée par de nombreuses sociétés traditionnelles (notamment les Aztèques) sur tous les continents pour ses propriétés psychotropes et hallucinogènes. En Chine, du Xe au XVIIe siècle, elle était utilisée dans un mélange de vin et de cannabis préconisé comme anesthésique ou bronchodilatateur. Ses propriétés bronchodilatatrices ont longtemps été utilisées dans la pharmacopée, notamment sous la forme de cigarettes anti-asthmatiques. Bien entendu, l’éventuelle consommation de tels produits par Jean de Charpentier n’est que pure fiction.

Chapitre 11
Les secrets sont dévoilés


Le dessinateur Rodolphe Töpffer était assis dans l’un des fauteuils du petit salon et attendait ainsi depuis plusieurs heures. Il réfléchissait tout en regardant le feu danser dans la cheminée. Le soleil était maintenant levé, les clients de l’Auberge arrivaient un à un dans la salle à manger pour y prendre le petit déjeuner. Lorsque tout le monde fut réuni, Rodolphe se leva péniblement pour les rejoindre. La nuit avait été longue pour tout le monde et une certaine tension était palpable. Un silence presque gênant régnait dans la salle, l’entrée de Rodolphe fut donc remarquée, mais personne ne daigna le regarder, seuls quelques chuchotements se firent entendre.
- S’il vous plaît, veillez m’écouter, j’aimerais partager mes conclusions avec vous.
- Vous savez qui est le coupable ? demanda l’aubergiste Benjamin Dürr.
- On peut dire ça.
- On vous écoute. Alors, qui est le coupable ? insista-t-il.
Le dessinateur pris son temps avant de répondre. Il déambula entre les tables, observant chacun des clients, qui, cette fois-ci, le regardaient avec beaucoup d’attention. Rodolphe s’arrêta près d’Henriette d’Angeville.
- J’ai pris beaucoup de plaisir à parler avec vous, très chère Henriette. C’était court, mais très instructif. Vous êtes une femme remarquable et dotée d’un fort caractère, mais surtout, vous êtes indépendante et préférez l’air frais de la montagne aux étouffantes mondanités.
- C’est exact, vous êtes un fin observateur.
Benjamin Dürr intervint :
- C’est donc elle la coupable ?
Rodolphe esquissa un petit sourire avant de répondre.
- Non. Bien sûr que non.
Le dessinateur changea de cible. Il tourna à nouveau entre les tables avant de se positionner face à Jean de Charpentier. Ce dernier parut surpris. Il regarda autour de lui nerveusement, attendant que le locuteur prenne la parole.
- Monsieur de Charpentier...
- Oui ?
- Vous êtes un homme de pouvoir. Vous avez de nombreuses responsabilités...
- C’est exact.
- Vous semblez d’ailleurs très fatigué.
- Avec la nuit que nous venons de passer, je suppose que nous sommes tous très fatigués.
- Tout à fait, Monsieur de Charpentier. Pourtant, hier au soir, vos cernes étaient déjà clouées sous vos yeux.
Jean de Charpentier se frotta les yeux par réflexe avant de se lever brusquement de son siège.
-  Oui, je ne dors pas très bien ! Mais en quoi cela vous intéresse-t-il ?!
- Disons que ça n’a aucun lien avec le décès de la marquise de Custine. En revanche, cela m’aide à comprendre pourquoi vous m’avez menti lorsque vous avez prétendu être sortir cette nuit pour fumer le cigare.
Emmanuel de Thomas se leva à son tour et intervint :
- Comment osez-vous insulter un homme de son rang ?
- Votre intervention tombe à pic, Monsieur Thomas.
- Quoi, mais pourquoi ? balbutia Emmanuel.
- Car, je pense que si vous vous êtes donnés rendez-vous dans cette Auberge, ce n’est pas simplement pour y goûter le chamois ou pour y fumer le cigare. Mais pour y acheter de la drogue à Emmanuel de Thomas !
- Je n’ai pas à écouter de pareilles sottises ! s’énerva Jean de Charpentier.
- Emmanuel de Thomas vous fournit de la drogue pour que vous puissiez retrouver le sommeil ! insista le dessinateur.
Les autres clients s’exclamèrent à l’unisson, alors que Jean de Charpentier sembla particulièrement gêné. Il regardait tout autour de lui, comme pour chercher un moyen de s’échapper. Les secondes passèrent et son teint devint livide.
- Monsieur Töpffer à raison, intervint Emmanuel. Je lui fournis bien un remède pour qu’il puisse trouver plus facilement le sommeil. Il s’agit d’un mélange d’herbes médicinales !
- Pourquoi alors vous en cacher ? demanda Rodolphe Töpffer.
- Vous imaginez un homme de mon rang consommer un mélange de datura, cannabis et de vin ? Quelle idée se ferait le village ? rétorqua Jean de Charpentier.
- Vous le saurez prochainement, mais je suis persuadé que vous dramatisez.
Jean de Charpentier et Emmanuel Thomas se rassirent tout en s’échangeant quelques mots à l’oreille. Le dessinateur, lui, continua son petit jeu. Il s’adressa cette fois-ci à la duchesse, qu’il fixa longuement, comme pour la déstabiliser.
- Pourquoi me regardez-vous ainsi ? questionna-t-elle. Pensez-vous que je suis coupable de ce meurtre ?
- Non, absolument pas.
- Alors puis-je aller prendre l’air ? J’étouffe littéralement ici ! Et vous commencez à m’agacer avec vos conclusions ! s’impatienta la duchesse qui se leva et se dirigea vers la sortie.
Rodolphe sortit le collier de la marquise de Custine du fond de sa poche et le présenta devant le regard hébété de l’assistance.
- Est-ce cela que vous comptez aller récupérer ?
La duchesse se retourna et fixa le bijou d’un air totalement ahuri.
- Car je l’ai retrouvé pile sous votre fenêtre ! indiqua le dessinateur.

 

 

 

Chapitre 12
Révélations finales


Le dessinateur Rodolphe Töpffer tendait toujours le collier de la défunte sous le nez de la duchesse, Marie-Amélie d’Orléans, qui restait hébétée devant le bijou.
- Où l’avez-vous trouvé dites-vous ? questionna Henriette d’Angeville.
- Sous la fenêtre de la duchesse.
- Vous faites certainement erreur, mon cher ! rétorqua Marie-Amélie d’Orléans.
Toute l’assistance fixait outrageusement la duchesse qui ne savait plus que dire.  
- Est-ce elle la coupable ? insista l’alpiniste.
- Comment osez-vous m’accuser ainsi !
Le dessinateur fixa son interlocutrice quelques secondes avant de répondre.
- Très chère, je l’ai su dès le départ que vous étiez responsable de la disparition de ce collier. Vous lorgniez dessus avant même d’entamer une conversation avec la défunte. Vous avez même subtilisé les quelques pièces laissées par cette dernière sur la table. Et vous n’en êtes pas à votre coup d’essai !
Il y eut un beuglement général suivit de quelques onomatopées dus à la surprise de l’annonce de cette nouvelle. Le seul à émettre un son audible fut l’aubergiste, Benjamin Dürr :
- C’est donc la duchesse qui a assassiné Delphine ?
Tous les regards se tournèrent vers l’aubergiste.
- Vous faites bien de poser la question encore une fois, répondit le dessinateur, car vous êtes le seul ici présent à chercher désespérément un coupable.
- Pas du tout ! se défendit-il.
- Bien sûr que si et puisque vous semblez tant intéressé par cette affaire, vous pourrez nous expliquer pourquoi la mort de la marquise de Custine, dite Delphine ?
L’aubergiste se racla la gorge avant de répondre tout en se frottant nerveusement sa chevelure.
- Il s’agit de mon Auberge et d’une fidèle cliente. Je veux tout simplement résoudre cette énigme pour qu’elle repose en paix.
- Une simple cliente, dite-vous ?
- Oui, pourquoi ?
Le dessinateur s’avança jusqu’à faire face à l’aubergiste, tendit son bras droit en avant et agrippa le bout de la pochette de son costume qu’il tira délicatement. L’aubergiste le laissa faire. Son teint devint totalement livide et une larme perla le long de sa joue. Rodolphe Töpffer retira la pochette qui n’était autre qu’un mouchoir de couleur crème dont la lettre D était gravée dans l’un des bords.
- Ce bout d’étoffe appartenait à Delphine... je me trompe ? dit-il en le tendant en l’air pour le montrer aux autres.
Dépité, l’aubergiste voulut parler, mais aucun son ne sortit. L’émotion était trop importante. En guise de réponse, il laissa perler d’autres larmes sur sa joue.
- Arrêtez-mois si je me trompe, reprit le dessinateur. Vous étiez follement amoureux de Delphine, mais elle ne ressentait pas la même chose pour vous.
L’aubergiste hocha la tête.
- Vous êtes en train de dire que Monsieur Dürr a assassiné la femme qu’il aimait car il ne pouvait pas l’avoir ? demanda Henriette totalement éberluée, tandis que l’aubergiste ouvrit grand les yeux.
- Non, il s’agit d’un accident. N’est-ce pas, Monsieur Dürr ?
Ce dernier hocha encore la tête.
- Vous ne pouviez-pas la tuer puis repartir en enfermant ainsi la victime dans sa chambre...
Il y eut un long silence, le temps que l’aubergiste reprenne ses esprits et puisse parler. Lorsqu’il se sentit enfin près, Benjamin Dürr prit enfin la parole et soulagea sa conscience.
- Je voulais simplement lui avouer mon amour...
Il prit encore quelques secondes avant de reprendre.
- Je me suis faufilé discrètement dans sa chambre par la fenêtre pour ne pas éveiller les soupçons des autres clients. Lorsqu’elle m’a vu, elle a pris peur, je crois qu’elle ne m’a pas reconnu, il faisait sombre. Je n’ai pas eu le temps de parler qu’elle a foncé sur moi un couteau en main. Mais elle a trébuché. En tombant elle a fait claquer la fenêtre et a terminé sa chute sur la lame. Je ne pouvais plus rien faire, la fenêtre était fermée. J’ai pris peur et me suis enfui. Je suis tellement désolé, elle est morte par ma faute, finit-il en laissant échapper plusieurs sanglots.
- C’est un simple accident ? intervint Jean de Charpentier ?
- Oui, exactement, répondit le dessinateur.
- Mais alors pourquoi ne pas avoir dit tout de suite la vérité ?
- Je vous pose la même question, Monsieur de Charpentier ? Pourquoi ne pas avoir dit toute de suite la vérité ?
Tous se lancèrent quelques regards gênés, comprenant que chacun d’entre eux avait été contraint de révéler ses secrets à cause de ce mystère se révélant être aussi absurdes que leurs cachoteries. Ils comprirent aussi que plus jamais ils ne remettraient les pieds dans cette auberge, de peur de se croiser les uns les autres. C’est donc en fixant le sol que tous regagnèrent leur chambre afin de préparer leurs affaires et quitter cet endroit au plus vite. Le mystère de la chambre close résolue, le dessinateur repartit lui aussi, la tête pleine de nouvelles idées pour ses futurs récits, tandis que l’aubergiste, lui, ne se remit jamais totalement de ce drame. A chaque fois qu’il repassait devant la chambre de Delphine, qui avait été définitivement fermée à double tour, quelques larmes s’échappaient sans qu’il ne puisse rien y faire. Delphine restera à jamais gravée dans son esprit et dans ceux des autres clients présents cette nuit-là.

Fin

 

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