La malédiction de Vaudai

La malédiction de Vaudai
La seconde nouvelle du «Point Chablais»
Un chapitre publié chaque mois, de février 2015 à janvier 2016
En 1686, les Bernois sont maîtres du Pays de Vaud, ils exploitent les sources salines de Bex ainsi que ses villageois. D’un côté, Rey, dit le Vaudai, tente tant bien que mal de soulever la population contre le joug bernois alors que d’un autre, de mystérieuses morts surviennent dans les premières galeries creusées, depuis peu, par les mineurs, créant ainsi le conflit entre les Bellerins et leurs bourreaux. Un récit plein de rebondissements, mélangeant histoire et légende!
 
 
Chapitre 1
Des nouvelles du village?
 
Il était une fois l’histoire étrange et secrète du fameux Rey connu sous le nom de Vaudai, qui signifiait autrefois le sorcier en patois. Malgré ce patronyme populaire dans les environs de Bex, le personnage était plutôt réputé pour ses talents de guérisseur.
Revenons maintenant dans le passé, en ce début d’année 1686, là où les aventures de Rey commencèrent et que l’histoire se mélangea à la légende. A cette époque, les Bernois étaient maîtres du Pays de Vaud depuis déjà deux cents ans et les tensions entre ces derniers et les villageois étaient de plus en plus palpables. Depuis leur arrivée, en 1475, les Bernois s’étaient mis à exploiter des sources salines, sur la rive droite de la Gryonne, au lieu dit «Le Fondement»; au moyen de poêles à bois ils faisaient chauffer l’eau et récoltaient ainsi ce précieux or blanc. Les sources s’étant taries, ce qui n’était pas le cas de leur avidité, depuis quelques mois, ils s’étaient mis, contre l’avis de tous, à creuser des galeries et des puits dans la montagne.
Lors d’une fraîche après-midi d’avril, Rey frappa à la porte à moitié déboîtée du mazot du vieil Achille le chasseur. Achille, dit le boiteux, comme toujours, traînait le pas pour venir accueillir son hôte, en bon comédien qu’il était; certainement pour obtenir du guérisseur un breuvage plus corsé.
- Dis-voir?! T’en auras mis un sacré temps pour ouvrir!
- Je suis ben mal en point, nom de sort, c’est pas pour rien que je t’ai demandé de venir.
- Ne me charrie pas, je te connais, je sais bien que t’en fais toujours un peu trop.
Aussitôt allongé sur son lit, le vieux étendit sa jambe douloureuse afin que le guérisseur, comme de coutume, lui applique les onguents dont il avait le secret. Pendant que Rey frictionnait consciencieusement l’autre jambe du vieillard avec une eau-de-vie aromatisée pour calmer ses douleurs et faire circuler le sang dans sa jambe, il fit un brin de causette avec Achille.
- Et des nouvelles du village? demanda le boiteux.
- Bien sûr, je sais tous ce qui se passe dans la région, pas comme ces pauvrets des dizains.
- Et alors qu’est-ce qui s’y passe? Puisque je fais partie de cette populace de pauvrets comme tu le dit.
- La rumeur dit que les Bernois auraient commencé à creuser des galeries plus profondément dans la montagne et que pour cette basse besogne ils emploieraient des forçats.
Le vieux chasseur parut surpris par ses dires.
- Des forçats que tu dis? De quel genre?
- On dit que ce serait des villageois qui ont refusé de courber l’échine devant ces culs de Bernois.
- Misère de misère, par quelle diablerie les Bernois sont-ils atteints?! pesta le vieux en songeant aux contes d’autrefois qui étaient bien connus de tous.
En ce temps-là les gens craignaient les gnomes et les nains tapis dans les grottes qui promettaient un trésor inestimable; chimère qui rendait fous ceux qui se mettaient à sa recherche. Achille renchérit:
- Tu te souviens de ce que disaient les anciens de Fenalet sur les démons qui hantent les cavernes?
- Et comment! Quand mon grand-père me racontait cette histoire je n’en dormais pas de la nuit. Nous sommes encore sans doute les derniers à croire à ces mises en garde devenues aujourd’hui de simples contes pour enfants.
- Comme tu dis Vaudai, si seulement les Bernois croyaient un peu plus à nos légendes, ils nous auraient sûrement fichu une sacrée paix!
Et c’est sur ces mots que la légende commença. Dès lors, Rey n’eut plus qu’une idée en tête, effrayer les Bernois en espérant les faire fuir définitivement.
 
 
 
Chapitre 2
Des ouvriers pour les mines
 
Le village de Bex était en émoi, les Bernois souhaitaient engager les habitants afin de les faire creuser de nouvelles galeries dans la montagne. Un attroupement d’hommes robustes se bousculait au Fondement; ils espéraient tous pouvoir s’enrichir avec cet or blanc qui intéressait tant les Bernois. Une bénédiction pour ces paysans ayant plus la tête à compter leurs bêtes que dans leurs escarcelles bien souvent vides. Ambroise et Honoré, deux habitants des dizains des montagnes, accompagnés d’un âne bâté, avaient été les premiers à arriver sur place après une longue marche pour descendre dans la plaine.
- T’as vu ou quoi? lança Ambroise, rompant le silence qui s’était installé entre eux.
- Qu’est ce qui t’arrive?! dit l’autre en rebouchant sa topette d’eau de vie de génépi.
- Une craquée de nouvelles personnes débarquent pour se faire embaucher.
- Et alors?
- Ben les Bernois ne vont pas tous nous prendre! Et on est arrivés les premiers, d’abord!
Honoré sembla réaliser toute l’étendue de la situation et sa motivation s’amoindrit au fur et à mesure que les Bellerins s’agglutinaient devant le Fondement. Il perdit patience.
- Pourquoi donc personne ne vient nous recevoir?!
A peine eut-il fini de se plaindre qu’un homme d’un certain âge essayait de se frayer un chemin à travers la foule, le bousculant nonchalamment jusqu’à parvenir à une espèce de pupitre en bois placé sur une estrade. Il prit la parole, sifflant ses premiers mots bruyamment afin d’attirer l’attention.
- Bien chers habitants du Gouvernement d’Aigle, pour les ignares qui ne sauraient pas encore qui je suis, je me prénomme XXX et je suis le nouveau responsable de cette concession.
Un homme vêtu d’une tunique noir au col blanc, sans doute un conseiller de ce nouveau patron, souffla quelques mots à l’oreille de ce dernier entre deux phrases de son discours taillé et répété avec précision.
- Faudrait pas qu’il commence à parler comme des bourgeois, lança Ambroise, bougon.
- Comme vous le savez déjà, reprit XXX, chers habitants et nouveaux venus dans la région, nous recherchons une vingtaine d’hommes forts pour creuser la galerie principale qui nous conduira jusqu’à un lac souterrain qui regorge de sel.
La populace présente s’extasia à cette nouvelle en applaudissant avec enthousiasme. Parmi elle, des réfugiés français tentaient leur chance, comme les autres, afin de trouver un travail, sans doute bien rémunéré, au sein de cette entreprise.
Après un court instant, XXX reprit la parole.
- Je vous invite tous à vous inscrire dans le registre, dit-il en pointant son doigt vers une feuille de papier brune déposée sur une vieille table non loin d’eux. Ceux qui ne savent pas écrire sont priés de donner leur nom à notre clerc pour qu’il vous inscrive à votre place. Avez-vous des questions? osa XXX, espérant bien sûr que personne ne s’interroge sur le salaire.
- Au moins là on a compris de quoi il parle! rétorqua Honoré en chuchotant.
- C’est bien beau tout ça, mais avec quoi vous espérez nous payer? clama un des hommes du premier rang.
Certains n’hésitèrent pas à répondre «du sel pardi! C’est bien pour ça qu’on est là!». Le visage de XXX se décomposa à cette réaction commune et absurde à laquelle il mit rapidement fin:
- Seul 1% du sel extrait sera partagé entre les différents mineurs; quant au reste du salaire, il sera en batz.C’est à prendre ou à laisser!
 
 
 
Chapitre 3
Premières fabulations
 
Ce matin-là, à l’auberge d’Antoinette, non loin de la place du Marché, Barnabé, vieux berger de la région, s’entretenait sur son métier avec son petit-fils Blaise, lui transmettant ainsi tout son savoir. Son fils à qui Barnabé avait récemment cédé le troupeau, lui avait en retour confié l’éducation de son descendant pour faire de lui un véritable homme des montagnes. Dans l’atmosphère sombre du caveau qui apportait bien de la fraîcheur en cette chaude journée d’avril, le vieillard et son petit-fils buvaient leur vin. Leur conversation emplissait la salle, peu remplie à cette heure-ci; les quelques habitués du coin tendaient parfois l’oreille à l’affût d’éventuels ragots.
- C’est souvent la nuit, petit, que c’est le plus dur, pour nous les bergers.
- A cause du froid, ou des bêtes sauvages ?
- Entre autres, bien souvent c’est le sommeil qui tarde juste à nous gagner. Etre berger, petit, tu sais, c’est pas facile tous les jours, mais le pire c’est toujours cette fichue solitude.
- Ça t’arrive jamais de rencontrer d’autres bergers? demanda Blaise qui grimaçait entre deux gorgées de vin, un breuvage jusqu’alors inconnu pour ses papilles.
- Oui, justement, ce sont mes meilleures souvenirs, quand on se rencontrait pas hasard au sommet d’un col, ou à l’abri d’une tempête automnale. C’est bien souvent dans ces drôles de situations que nous amènent la vie que j’ai passé des moments sympathiques.
- Barnabé? Je vous ramène un coup à boire? demanda Antoinette.
- Volontiers, ma belle, viens boire une golée avec nous!
L’aubergiste, une femme plutôt forte et usée par son travail, releva son tablier et vint s’installer sur le banc à côté de Blaise, le bousculant, de son fessier, jusqu’à l’autre bout de la table.
- A ben tiens! reprit Barnabé qui se remémorait tout à coup un souvenir de veillée. Certaines nuits, on se racontait les histoires étranges qui arrivaient dans nos contrées et je m’en rappelle d’une que j’aimerais bien vous conter.
Le vieux berger, qui avait bien vu que la plupart des clients de l’auberge tendaient l’oreille, les interpella.
- Venez en ça, que je vous raconte une histoire!
Les clients, un dégarni rongé par la liqueur, un jeune qui n’avait, sans doute, rien à faire dans cette auberge et une perche aux cheveux en bataille s’approchèrent timidement, mais tout de même curieux, tandis que Barnabé commençait son récit. A mesure que le vieillard poursuivait celui-ci, il essayait de mettre de l’intonation dans les moments clés de ce qu’il exprimait par le détail. Expert en l’art de conter des histoires, le berger voyait bien que son auditoire semblait captivé par tous ces mystères. Lorsqu’il eut terminé, c’est en voyant les paysans venir dîner qu’il réalisa qu’il les avait tenus en haleine pendant près d’une heure.
- Bon sang, qu’elle est belle ton histoire! Des années que j’avais plus entendu de pareilles fables, s’enthousiasma le poivrot.
- Le plus fou dans tout ça, c’est que ce ne sont pas des balivernes, je l’ai vécu, j’ai bien failli y rester.
- Vous pensez, demanda le jeune client, que cette histoire concernerait aussi les mines?
 
 
 
Chapitre 4
La rumeur s’amplifie
 
Le Vaudai et son fils préparaient quelques baumes et autres potions afin de compléter leur réserve de remèdes amassée sur une grande étagère en bois.
- Passe-moi les pissenlits, Félix.
- Oui père, dit-il en s’exécutant.
Le Vaudai mettait du cœur à l’ouvrage, répétant, lentement et méticuleusement les mêmes gestes qu’il connaissait depuis des décennies. De son pilon, il broyait les fleurs d’anthyllides fraîchement récoltées dans les champs et qui allaient faire une excellente pommade vulnéraire. Cette flore à la magnifique nuance de jaunes tapissait le fond du mortier fait de céramique.
- Quelles sont les vertus de cette fleur ? demanda Félix, curieux.
- Après toutes ces années, mon fils, tu devrais le savoir, hein ? répondit-il en ricanant.
- Attends, euh... si je devine, comme c’est un onguent, et si c’est pas pour les douleurs des membres, ça pourrait être cicatrisant, c’est juste ?
- Exact ! Ah ça fait plaisir t’es bien mon fils ! Une question plus difficile maintenant : et le pissenlit, a quoi peut-il servir d’autre ?
Après quelques longues secondes de réflexion, et devant la mine impatiente de son père, Félix leva les mains en l’air marquant ainsi son ignorance. Le Vaudai décida de lui venir en aide afin de compléter cette formation qui dure depuis son plus jeune âge.
- On peut l’utiliser comme dépuratif, en tisane.
- C’est dingue. Depuis toutes ces années que je te regarde sélectionner, cueillir et préparer tes remèdes avec passion, j’ai remarqué que beaucoup des plantes que tu trouvais durant chaque saison servaient à guérir les maladies liées à ces périodes de l’année.
Vaudai, était fasciné par la réflexion précoce de son fils, qui avait encore beaucoup à apprendre, malgré toutes les connaissances qu’il avait déjà. Devant un tel intérêt, le Vaudai décida de donner quelques exemples supplémentaires.
- Bien vu mon fils. Je suis fier de toi. Comme les plantes qu’on prépare aujourd’hui, il y en a, comme le bouleau, qui nettoie le corps au printemps, l’argousier qui le renforce avant l’hiver et la reine des prés qui guérit les maladies des temps froids. Il y en a d’autres, comme l’euphraise, qui pousse toute l’année et fait un excellent remède pour les affections des yeux, qui, entre autres, devrait toucher les mineurs de par leur ouvrage. Je peux encore t’en citer une qui me vient à l’esprit, la gentiane jaune qui sert notamment, dans mon cas, à soigner ceux qui passent leur journée à boire des coups.
Félix regardait dans le vide, il ne semblait plus concentré.
- Félix ? Tu m’as entendu ?
- Oui père. Pardon, en fait, je suis pensif. Ton passage sur les mineurs m’a fait me souvenir de cette légende contée l’autre jour à l’auberge d’Antoinette.
- Qui était le conteur ?
- Le vieux Barnabé.
- Mais bien sûr ! J’en connais beaucoup des légendes mais je te mets ma main à couper qu’il s’agit de ces fariboles qu’on se racontait étant petits au sujet des mystères qui entourent les Dévins.
Félix ne cacha pas sa surprise. Il en apprenait toujours plus sur le savoir de son paternel qui ne se livrait que très peu.
- Oui c’est bien ça, comment le sais-tu ?
 
 
 
Chapitre 5
Dialogue de sourds
 
L’heure était grave, depuis l’ouverture du chantier de la mine, bien qu’il n’y ait pas eu d’accidents notables, deux ouvriers étaient morts inexplicablement. La Bourgeoisie de Bex, intriguée par ces sinistres événements, s’était aussitôt alarmée. Le premier homme avait été retrouvé mort baignant littéralement dans une marre de vomi, son corps laissant apparaître de flagrantes nécroses principalement au niveau du crâne et à l’intérieur des mains. Les mineurs ont d’abord cru à un empoisonnement de l’eau, étant donné que l’homme en question avait été vu en train de boire du liquide s’écoulant d’une rainure dans la paroi; une théorie rapidement réfutée par les exploitants. C’est lorsqu’ils retrouvèrent un autre homme dans les mêmes circonstances, à la différence que lui n’avait a priori pas bu de cette eau, que la rumeur d’une épidémie enfla autant que l’inquiétude des mineurs. Celui-ci, déjà malade à son arrivée, s’était effondré subitement après de violentes douleurs, effroyablement similaires à celles exprimées par un homme qu’on aurait mis au bûcher.
Le syndic, deux bourgeois, le pasteur et les exploitants s’étaient réunis en ce matin de la mi-été pour élucider la question. Les avis étaient fort divergents et le débat plutôt virulent.
- Messieurs! plaida le syndic Claude Ruchet. Calmons-nous, pour l’amour de Dieu, je vous le dis, il n’y a pas matière à s’affoler, je pense qu’il s’agit simplement de cas d’empoisonnements tout à fait anodins.
- Allons-donc, Monsieur le syndic, tout ne s’explique pas toujours de façon raisonnée, ajouta Pierre Clavel, le pasteur de la paroisse de Bex.
- Il ne fait aucun doute, renchérit Rapaz, l’un des bourgeois, que les exploitants des mines, Messieurs de Grafenried et Imhof ont raison, cela ne peut venir que de la mauvaise santé de ces mineurs.
- Absolument, ajouta Imhof, c’est ce qu’on appelle chez nous le mal des mines, rien de plus!
- Parce qu’à votre avis, cela suffirait à expliquer les brûlures?! J’en doute! surenchérit Clavel.
- Oh mais dites donc! Qu’est-ce que vous connaissez des conditions de travail des mineurs, vous?
- Monsieur Cherix, s’il vous plaît, un peu de sérieux, dit le syndic en fronçant les sourcils.
Le ton ne cessait de monter mais les hommes semblaient loin de trouver une explication rationnelle à toute cette affaire.
- Mon associé, Monsieur Imhof, a raison. Je ne veux pas vous froisser, mais les symptômes qu’ont rencontrés ces pauvres hommes ne font aucun doute, il s’agit là de cas isolés de travailleurs qui meurent de manière inexpliquée, non en raison des conditions de travail, mais simplement à cause de leur mauvaise santé.
Sur ces mots, de Grafenried sentit le besoin de soutenir cette hypothèse en ajoutant:
- N’oublions pas que le travail dans les mines est extrêmement pénible et que les hommes qui s’engagent dans ce labeur en sont pleinement conscients, après, si certains se surestiment, il est clair que cela ne nous implique nullement.
- Tout à fait, il est d’ailleurs de notoriété publique que ceux-là étaient déjà bien connus pour leur consommation à l’auberge d’Antoinette, ajouta Cherix.
- Je ne veux pas paraître désobligeant, dit le pasteur, mais ça ne règle pas la question des brûlures!!!
- Vous commencez à nous courir sur le haricot avec vos diableries, Monsieur le pasteur ! Vous n’allez tout de même pas nous ressortir cette histoire de malédiction.
Avant même que le pasteur ne puisse répondre, la bouche mi-ouverte, il se fit couper dans son élan par un mineur affolé, qui courait dans leur direction, soit à l’emplacement exact où avait été retrouvé le second cadavre. Le pauvre homme hurlait à la mort, totalement tétanisé.
- Mort, il est mort! Un autre mineur est mort!
- Parfaitement, Messieurs, il s’agit bien d’une malédiction, cela ne fait plus aucun doute ! conclut le pasteur.
 
 
 
Chapitre 6
La malédiction
 
Sur la place du village, les habitants profitaient du marché hebdomadaire auquel nombre de femmes venaient s’approvisionner. Un marché pour le moins atypique, puisque seul deux paysans y troquaient ou vendaient quelques produits fraîchement récoltés. Les discussions allaient bon train, les habitants voyaient en ce jour ensoleillé l’occasion de radoter sur des sujets divers, bien que les morts inexpliquées survenues aux mines étaient au cœur de la majeure partie des conversations ou plutôt des fabulations. D’ailleurs, en cet instant, deux dames d’un âge déjà avancé élucubraient fortement sur le sujet sans pour autant sembler s’accorder.
- Tu dis n’importe quoi, Huguette! Comment croire à une malédiction? L’âge te fait perdre la raison.
- Je ne suis pas folle, Berthe, c’est la femme du syndic qui en à parlé à une amie, comme quoi les dirigeants de Bex se sont réunis aux mines pour élucider cette série d’événements lugubres. Il semblerait qu’il s’agisse bien de l’œuvre du Diable.
- Mais t’as perdu la raison! Comment croire en de telles inepties?! Tout tend à croire que ce sont les mines qui ont causé leur perte.
Un jeune homme, ayant entendu les dires des deux paysannes, décida de se mêler à la conversation. Lui aussi avait un avis bien tranché.
- Excusez-moi, mesdames, j’ai, malgré moi, entendu votre discussion. Puis-je me permettre de vous exprimer mon avis, intervint Bertrand.
Bertrand interpella ces deux femmes aussi poliment qu’un homme de son rang pouvait le faire. Son éloquence s’accordait parfaitement à sa prestance de jeune et séduisant fils de bonne famille. Il n’eut pas de mal à provoquer une certaine curiosité auprès de ces deux bonnes dames.
- Je vous en prie, éclairez-nous sur le sujet, répondit Berthe. J’espère que vous saurez faire entendre raison à mon amie.
- Eh bien, pour ma part, je suis désolé de vous décevoir, Madame, mais je suis de l’avis de votre amie. De nombreuses malédictions existent et il ne serait pas étonnant que nous subissions l’une d’entres-elles.
- C’est bien beau, renchérit Berthe, mais contez-nous au moins celle dont vous pensez que nous sommes victimes, avant de prendre le parti de quelqu’un sans arguments, jeune homme!
- Malheureusement, je ne puis nourrir votre curiosité, car, moi-même, j’ignore de quelle malédiction il peut s’agir, je n’ai entendu que des ouï-dire.
- Je connais cette malédiction dont vous parlez!!! Intervint le Vaudai qui avait surgi de nulle part.
Le Vaudai s’était discrètement frayé un chemin à travers la foule qui avait commencé à s’agglutiner auprès de cette échange d’idées, même de convictions pour certains. Devant les regards interrogateurs, le Vaudai enchaîna, toujours aussi mystérieux qu’à son habitude.
- Il y longtemps, lorsque j’étais encore un garçonnet insouciant, les plus grands sabbats de la région étaient organisés dans un lieu que l’on appelle aujourd’hui le fondement. Les adeptes y invoquaient Satan au travers de funestes cérémonies au cours desquelles ils dansaient autour d’un brasier gigantesque sur des airs de violons tout en hurlant au ciel des mots incompréhensibles. Ils espéraient ainsi recevoir la bonne fortune et une seconde jeunesse auprès de cet être malfaisant sans se soucier du salut de leurs pauvres âmes. Une nuit, je me suis égaré, attiré par leurs chants, j’ai vu un sorcier au milieu du feu, dont les flammes s’écartaient pour entourer son corps sans l’atteindre. Il avait des pieds de bouc qu’il frappait sur le sol, résonnant au rythme de la musique endiablée.
Les villageois présents autour du Vaudai gardaient le silence, buvant les paroles du conteur, les yeux écarquillés. Pourtant, l’un d’entre eux, un berger solitaire, ne put s’empêcher d’intervenir.
- J’ai déjà entendu cette histoire. C’était à l’auberge d’Antoinette il y a quelques mois. C’est le vieux Barnabé qui l’a contée. Mais il ne s’exprimait pas aussi bien que toi.
- Merci, mon brave. Mais ce n’est pas tout, l’horreur ne s’arrête pas là, reprit le Vaudai. Je suppose même que vous-même ignorez la conclusion de cette histoire. Figurez-vous qu’un jour, Satan serait apparu et aurait demandé cinq vierges du village en sacrifice. Depuis ce jour, les âmes des pauvres victimes hanteraient encore les lieux, où, aujourd’hui, se situe l’exploitation des mines...
 
 
 
Chapitre 7
Complots et messes basses
 
Les villageois étaient réunis pour le traditionnel culte au temple de Bex. D’ordinaire déjà bien rempli, le temple accueillait ces derniers mois de plus en plus de nouveaux fidèles, notamment des Français venus trouver refuge en terre Bellerine depuis la révocation de l’édit de Nantes une année plus tôt par Louis XIV. Cette décision, aux conséquences dramatiques, avait poussé à l’exil près de 200 000 protestants venant de toute la France. Parmi les fidèles présents en ce beau dimanche d’août, beaucoup de paysans de la région étaient venus trouver réconfort grâce au serment du pasteur Pierre Clavel, toujours très enthousiaste dans ses propos.
- C’est ainsi qu’Adam comprit toute la clémence de Dieu... conclut Clavel qui enchaîna aussitôt. Cette parabole n’est pas sans nous rappeler les difficultés que notre communauté a pu rencontrer ces derniers mois. La Bible nous rappelle que, dans toutes les circonstances difficiles de la vie, il faut faire acte de bonté, de tolérance. Face aux malheurs dont notre village a été victime, la prière nous réunit en ce jour afin d’apaiser les craintes et de surmonter cette malédiction.
Le syndic, Claude Ruchet, se tortillant sur le banc au premier rang, affichait une mine peu réjouie, ce qui voulait clairement signifier son désaccord avec l’homme d’Eglise, ce qui ne perturba en rien ce dernier, puisqu’il continua sa prédication:
- En témoignent les atroces souffrances dans lesquelles sont morts les malheureux qui ont eu la folie de travailler dans un tel lieu d’infamie.
Au milieu des rangées, plusieurs paysans, qui avaient habitude de s’asseoir les uns près des autres, faisaient tout un manège au milieu des ces bonnes dames outrées de leur inattention, qui pourtant échappait à la vue du pasteur. Parmi toute cette agitation, on pouvait remarquer leurs manigances; les agriculteurs semblaient s’échanger un petit mot.
- Un outrage à la piété, renchérit Clavel, une offense, sur une terre qui a toujours accueilli les opprimés et qui devient la proie de maléfices en tout genre et de sorcellerie.
Baptiste, le fromager du coin, reçut le mystérieux papier qu’il déroula discrètement devant lui:
Avons décidé de décourager les Bernois. Dorénavant, un batz de plus sur les produits qu’ils achètent.
Ce dernier, malgré tout ce qu’un tel acte allait impliquer, parut consentir à participer à cette révolte silencieuse qui prenait naissance au beau milieu d’un lieu saint, alors que le pasteur prônait l’entraide et la tolérance quelques minutes plus tôt. Se tournant vers son voisin, il lui souffla:
- Sacrée bonne idée, pour autant que tout le monde joue le jeu.
Tout en découvrant à son tour le contenu du message, le maraîcher acquiesça tout en renchérissant:
- Sûrement une idée du Vaudai, lui qui a tant craché sur les Bernois à la fête de la mi-été.
Au rang d’après, Bertrand, le jeune fils de bonne famille, qui était présent sur la place le jour où Vaudai avait parlé de cette fameuse malédiction, ne put s’empêcher de s’interroger. Ce que venait de dire le maraîcher à propos de Vaudai le replongea dans une réflexion qui ne le quittait plus; il ne comprenait pas pourquoi cette malédiction prenait une si grande importance pour les villageois, après tout, il s’agissait d’une vieille histoire qui n’avait, en apparence, rien à voir avec les mines. Au milieu de ses pensées, il se fit rappeler à la réalité par la sombre voix du pasteur qui résonnait avec puissance entre ces murs:
- Comme nous le rappelle ce passage de la prophétie d’Esaïe, chapitre 12, verset 2: «Voici, Dieu est ma délivrance, je serai plein de confiance, et je ne craindrai rien; car l'Eternel est ma force et le sujet de mes louanges; c'est lui qui m'a sauvé.»
 
 
 
Chapitre 8
Révélation
 
En cette après-midi pluvieuse, Félix travaillait avec le Vaudai dans leur demeure. Ils confectionnaient des teintures médicinales qui allaient être la base de pratiquement tous leurs remèdes. Plus tôt, ils avaient fait macérer toutes les plantes qu’ils avaient pu récolter avant la fin de l’été.
- Passe- moi le bocal contenant la valériane.
Félix se pencha sur leur plan de travail afin d’y repérer le produit au milieu de tant d’autres qui traînaient sur ce vieil établi. Il ne le trouvait pas.
- C’est celui qui sent l’urine de chat.
Le fils laissa échapper un petit rire tout en continuant sa recherche. Il prit un flacon qu’il approcha précautionneusement de son nez, par crainte de tomber sur un produit sentant bien pire que l’urine de chat; et ils en avaient. Ce n’était pas le bon. Il en prit un second et répéta la même opération qui s’ensuivit d’un fort dégoût de Félix qui avait, apparemment, repéré la bonne mixture. Il la tendit à son père. Vaudai ne prêtait pas attention aux expressions de dégoût de son gamin, il s’affairait à sa tâche; bien occupé à filtrer à travers une pièce de tissu les macérations de plantes pour en retirer le précieux liquide alcoolisé avec lequel il allait préparer des gouttes à ingérer pour divers maux.
- Père, j’ai oublié de vous dire que, ce matin, au village, j’ai rencontré Berthi qui se sentait malade. Elle souhaiterait que tu passes la voir.
Vaudai leva les yeux au ciel.
- Encore un de ceux qui pense être atteint du même mal que ces pauvres gars morts dans les mines.
- C’est peut-être le cas, non?
- Bien sûr que non, c’est la peur qu’à générée toute cette histoire de malédiction, rien d’autre.
- D’ailleurs, à ce propos, deux nouveaux malheureux ont été retrouvés avant-hier.
- J’en ai entendu parler, dit-il, ne relevant même pas les yeux de son ouvrage.
- Cette malédiction ne t’effraie pas?
Vaudai prélevait soigneusement les déchets végétaux pour les mettre sur des tamis. Il prit le temps avant de répondre à son fils.
- Il faut que tu saches une chose, Félix. Je ne suis pas superstitieux, tout s’explique, même le plus improbable. Aussi farfelue que puisse être cette malédiction, je suis persuadé qu’il y a une explication rationnelle.
- Ce n’est pas le discours que tu avais au centre du village cet été... lança Félix.
Vaudai reposa le filtre qu’il tenait entre ses mains, se retourna afin de faire face à son fils.
- A ton avis... pourquoi j’ai tenu ces propos?
Félix le dévisagea, il ne comprenait pas où son père voulait en venir.
- Regarde, les villageois se pressent à notre porte depuis. Je n’ai jamais autant travaillé que cette année, répondit-il en saisissant un tamis rempli de plantes séchées depuis déjà plusieurs semaines.
Le Vaudai, impassible, se mit à les triturer dans un mortier, à l’aide de son pilon il travaillait les plantes dans le but d’en faire une pâte qu’il mélangerait plus tard à de la graisse animale pour obtenir les précieux onguents qui faisaient sa grande notoriété.
- Dire que c’est la meilleure partie de la préparation, les déchets des plantes, que généralement les gens jettent, c’est d’ailleurs ça le plus grand secret de mes préparations. J’imagine que dans l’avenir les guérisseurs ne l’utiliseront même plus. Le secret se perd, c’est pour ça que je te l’enseigne.
- Ne change pas de sujet père. Pourquoi avoir conté précisément cette légende?
- C’est une légende comme une autre. Peu importe l’histoire, seul comptent les résultats; la peur générée chez les habitants et les bénéfices que nous réalisons.
Choqué, Félix fit un pas en arrière, il n’arrivait pas à croire les propos de son père. Vaudai reprit:
- Ce genre de pratique n’est pas nouveau, tous les sorciers avant nous le faisaient. Certains allaient même jusqu’à provoquer de faux symptômes parmi la population pour que le village entier se précipite à leurs portes.
Félix ne semblait pas réjoui, mais acquiesça en signe de compréhension. Il allait bien falloir qu’il s’y habitue, puisqu’il voulait suivre les traces de son père.
 
 
 
Chapitre 9
Suspicion
 
Une nouvelle journée de dur labeur venait de prendre fin pour les courageux mineurs. Une fois que le gong, sonné par le contremaître, annonçait le changement d’équipe, tous les hommes présents dans les galeries quittaient leurs postes. Une pause d’environ une heure était nécessaire afin que tous aient le temps de quitter le site avant que les suivants n’arrivent. Deux mineurs chevronnés, Alfred et Célestin, bavardaient en remontant en file indienne les marches d’escalier escarpées, taillées à même la roche. Soudain, le plus jeune des deux réalisa en le voyant sur son collègue devant qu’il lui manquait sa gamelle. En apparence, un simple ustensile sans valeur, mais qui en avait pour lui puisqu’il la tenait de son grand-père. Ne pouvant faire demi-tour, il dut remonter la galerie jusqu’à la sortie. Une fois en haut Alfred le rassura, elle n’allait pas disparaître pendant la nuit, il valait mieux ne pas être en retard pour le souper. Les deux compères fumèrent un peu de bon tabac que venait de leur proposer un mineur italien. Malgré cela, Célestin ne put retrouver de répit, il était décidé à redescendre les trois cents et quelques marches pour ramener sa gamelle. Alors que les autres avaient déjà repris le chemin du village, Célestin aperçut une ombre franchir l’entrée de la grotte. Le jeune homme était intrigué, il n’avait pas encore vu un seul ouvrier monter depuis le village pour le second tour. Il descendit les marches prudemment avec sa lampe à huile, puis regagna le lieu exact où il avait creusé la journée durant. Il retrouva sa gamelle là où il l’avait abandonnée plus tôt. Juste à côté, il aperçut quelque chose parterre, un morceau d’étoffe noir avec une frange rouge, visiblement un lambeau d’une pèlerine, mais à qui pouvait-elle bien appartenir? En relevant les yeux, sa seconde stupéfaction fut d’apercevoir une lueur fugitive à l’angle de deux galeries suivie aussitôt d’un bruit de frottement.
- Y a quelqu’un? Sa voix résonna sur les parois de la mine.
Très intrigué de trouver quelqu’un entre ces murs, il se décide, malgré une certaine crainte, à aller dans cette direction. Arrivé devant le croisement, la lueur qu’il suivait disparut. Un chemin très étroit lui faisait face, comme il n’était pas plus haut que la taille d’un enfant de huit ans, il dut s’accroupir pour voir où cela menait. Célestin n’était pas très rassuré, il savait que beaucoup de conduits comme celui-là étaient sans issue et qu’une fois arrivé au fond, il n’y avait plus assez de place pour se retourner et en sortir. D’autres n’étaient que des puits perdus tout aussi dangereux, quant aux dernières galeries, elles étaient de véritables labyrinthes. Alors qu’il hésitait à s’engager dans celui-ci, pourtant sûr que la lueur venait de là, sa lampe vacilla quelques instants, durant lesquels il entendit comme une sorte de respiration.
- Hé Ho! Y a quelqu’un??? insista-t-il toujours plus inquiet.
Pas de réponse. Trop curieux pour faire demi-tour, il s’engagea à quatre pattes dans ce lugubre tunnel, se demandant si ce qu’il aperçut au fond était humain et si ce ne serait pas sa dernière action. Les autres mineurs étaient-ils morts ainsi? songea-t-il.
Le soir d’après, Célestin, Alfred et quelques autres ouvriers étaient attablés à l’Auberge d’Antoinette au centre du village. Leur discussion allait bon train.
- Mais bon sang! s’insurgea Alfred. Arrête un peu avec cette histoire. Que tu aies trouvé ce bout de tissu ne prouve rien, il pourrait provenir de l’habit de n’importe quel habitant, pourquoi forcément lui?
- C’est vrai, au fond, reprit un ami de Célestin. Et même si cela appartenait au Vaudai, ça n’a rien d’étrange puisqu’il est toujours venu constater le décès des pauvres hommes, ça ne prouve pas qu’il ait un quelconque rapport avec ces morts mystérieuses.
- D’accord, renchérit encore Célestin, mais alors comment expliquer cette ressemblance entre ce bout de tissu et la pèlerine à capuche que porte d’ordinaire le Vaudai?
 
 
 
Chapitre 10
Le coupable
 
A l’aurore de cette matinée d’automne, le Vaudai allait à l’encontre de sa façon de vivre, ou plutôt sa manière d’appréhender la vie. Selon lui, pour survivre dans ce monde hostile et sournois, il ne fallait jamais se mêler des histoires des autres. Aujourd’hui il venait de trahir ce précepte, sacré pour lui, en se rendant dans les galeries afin de découvrir le fin mot de l’histoire; à savoir grâce à qui son commerce était plus florissant que jamais. Si, selon lui également, il fallait savoir reconnaître ses ennemis, il en allait de même pour ses amis, même pour ceux dont on ignore tout. Malgré tout, le Vaudai ne considérait pas cet inconnu comme un ami, au contraire, cet individu causait beaucoup de tort au village et il n’était pas complètement insensible au malheur de ses compères. Certes, les bizarreries autour d’une certaine malédiction l’avaient bien amusé au départ, surtout que ça lui avait ramené bon nombre de malades imaginaires, mais depuis que les morts étaient passés à plus d’une trentaine, cela devenait nettement moins comique. Le Vaudai avait appris avec le temps à ne pas faire confiance à ce genre de personnes, surtout si c’est eux qui vous rapportent autant sans rien demander en retour.
Soyons honnêtes, le Vaudai se le répétait d’ailleurs en s’enfonçant dans les galeries, la vraie raison qui l’avait poussé ici, enfin la principale, était qu’en ce moment, certaines rumeurs circulaient à son sujet. Ordinairement l’auteur des rumeurs du village, il n’en avait été pas moins étonné quand il entendit son nom dans l’une d’elles. La seconde raison qui le poussait à prendre autant de risques était, avouons-le, une question d’orgueil, même de fierté personnelle, un pléonasme selon lui; une certaine admiration devant cet étranger qui avait aussi aisément su s’immiscer dans toutes les conversations du village tout en gardant l’anonymat aussi longtemps. Lui-même n’en semblait pas capable, et, pour dire vrai, il avait été totalement détrôné dans son art d’arnaquer les gens. Pardon, arnaquer n’est pas un terme à employer dans le cas d’une vocation telle que la sienne. Une vocation semblant bien loin de ses recherches actuelles qui le menèrent à glisser sur une flaque gluante qui lui fit presque se casser le cou. Après avoir retrouvé son équilibre, il se baissa au-dessus de cette étrange masse qui ne lui parut plus si étrange que ça une fois à quelques centimètres d’elle, sa couleur verte ne pouvait pas tromper. Il crut sentir son cœur s’arrêter en ramenant ce produit devant son nez à l’aide d’un bâton. Une odeur si rare, qu’il ne connaissait que trop bien...
Pendant ce temps, Ueli et Franz étaient les premiers arrivés sur le site pour entamer leur quart de travail. Ils avaient un peu d’avance, tandis que d’autres fumaient du tabac à l’entrée des mines attendant le son du gong, annonciateur du début de leur labeur.
- Rappelle-moi pourquoi nous sommes toujours les premiers sur le site? demanda Franz.
- Ben, comme toujours Franz, pour avoir les meilleures pioches, andouille!
Les deux Bernois continuaient à blaguer descendant avec précaution les marches taillées à la hâte de ce grand escalier qui menait jusqu’à l’endroit où ils creusaient ces mois-ci. Ueli taquinait encore son camarade, quand ils tombèrent nez-à-nez sur le Vaudai penché sur le sol.
 
 
 
Chapitre 11
Au bûcher!
 
Les corbeaux prirent leur envol à l’instant fatidique où les portes du donjon du château d’Aigle s’ouvrirent à la volée. Grinçant atrocement, tout comme les dents de toutes les personnes qui s’étaient rassemblées dans la cour, les portes cognèrent violemment contre les murs fortifiés. A peine couverts par ce vrombissement, les croissements des corbeaux qui annonçaient l’inévitable, les cris de la populace, se mêlaient en chœur aux puissants battements incessants du tambour annonciateur de la dernière heure. Le Vaudai est en sueur. Déconfit. Totalement atterré. Désespéré. Lui, l’homme qui avait tant fait pour ses pairs, celui qui avait soigné le village depuis tant d’années, et bien cet homme était accusé de sorcellerie. Le verdict cinglant, n’avait pas tardé à tomber. Aussitôt fait prisonnier dans les mines, qu’il se retrouvait dans cette situation inextricable. Son procès, si tant est que l’on puisse l’appeler ainsi, ne lui avait pas permis de convaincre le peuple de son innocence. Peu importe ce qu’il aurait dit, démontré ou juré, en cette heure tous étaient a priori persuadés d’une seule chose: le bien-aimé du village avait pactisé avec le Diable.
La foule, déjà survoltée par la sentence du gouverneur, se donnait un malin plaisir à le bousculer sur son passage, lui cracher au visage, certains assouvissant leurs haine faisaient bien pire. Ballotté, lacéré par les cordes qui lui tenaient solidement les poignets, un badaud qui semblait peu absorbé par le spectacle de la dernière marche d’un condamné décida finalement de se joindre à l’unisson de ces cinglés qui hurlaient sur la place du château. Alors pour se mêler au délire collectif, il n’eut qu’à tendre le pied; le Vaudai avec qui les passants jouaient comme s’il ne fut qu’une vulgaire balle, trébucha lourdement sur le sol, s’écrasant la figure dans la boue. A deux doigts de s’étouffer il gigota comme un ver avant que le garde ne le remette aussitôt d’aplomb. La foule hurlait de plus belle, certains commençaient même à s’impatienter.
- SORCELLERIE !!! scandait la foule.
- Suppôt de Satan !!! cria la voix stridente d’une pauvre hystérique.
- Charlatan, murmura à son oreille l’un des habitants du village qu’il reconnut et pour qui il avait tant fait par le passé, guéri la fièvre de son fils, soigné les plaies de sa mère, il n’y avait plus que de la haine dans ses yeux, et dans ceux de toutes ces personnes désabusées.
- SORCELLERIE !!! s’acharnait la foule de plus belle sur ce pauvre homme qui n’était plus que l’ombre de lui-même.
A bout de force, sa dignité foulée par ceux qu’il avait secourus maintes fois, il se retrouvait maintenant ligoté au bûcher, face à la mort. Le regard vers les cieux ombragés, il ne préférait pas assister à sa propre mise à mort. Ainsi, il fuyait le regard se son bourreau pour s’évader dans ses pensées. Ses dernières pensées, elles étaient pour son fils. La foudre déchira le ciel à l’instant où une torche fut jetée dans la paille et que le bûcher s’embrasa. La foule en délire fut tétanisée par cette effroyable vision, alors que déjà des planches prenaient feu. Contre toute attente, le Vaudai n’émit aucun son, rien, pas même un cri de douleur. Une étrange fumée noirâtre s’éleva du corps du Vaudai, d’abord légère elle s’amplifia, se propagea dans la foule, envahissant chaque recoin de la cour. Cette émanation puait tel que tous surent que cela ne pouvait venir que du corps du Vaudai. C’est dans un chaos absolu que les bonnes gens de la région, affolés, se bousculèrent pour quitter au plus vite cet enfer, ce château maudit par la mort, l’endroit même où disparaissait l’homme le plus détesté de Bex et reconnu désormais comme étant le plus grand sorcier.
 
 
 
Chapitre 12
La signature du Vaudai
 
Les oiseaux gazouillaient, les fleurs poussaient colorant la vallée de mille couleurs. Une légère brise de printemps venait caresser le visage de Félix. Le soleil brillait dans le ciel, l’aveuglant presque par moments lorsqu’il contemplait la beauté du paysage qui s’offrait à lui. Il avait marché des heures durant, des jours sans fin, le temps, il ne le comptait même plus à présent. Seul subsistaient encore en lui de sombres remords qui le hantaient nuit après nuit, dans de terribles cauchemars, le jour non plus ne lui laissait pas de répit, son esprit était embrumé dans son chagrin. Son père était mort il y a déjà plusieurs mois, mais il avait toujours l’impression que c’était hier. Parfois même, il pensait l’apercevoir au détour d’un chemin, derrière un arbre ou même dans les regards de parfaits inconnus qu’il dévisageait longuement avant de se répéter cette inlassable vérité: le Vaudai était bien mort. Le Vaudai... celui que l’on pensait invincible avait péri dans les flammes. Il lui arrivait encore d’avoir l’impression de sentir cette odeur âpre du bûcher, cette odeur de mort qui avait envahi le château à travers cette fumée noire; cette puanteur le suivait partout.
Depuis ce jour fatidique, Félix errait sans but. L’hiver étant passé, il lui arrivait même de dormir sous les étoiles. Il avait fui le village dès l’instant où tous ces ingrats avaient envoyé son père au bûcher. L’idée même de rentrer chez lui, dans la demeure de son enfance, lui avait semblé insurmontable. Lorsque la foule avait fuit cette fumée noire, il avait couru encore et encore sans jamais s’arrêter, sans même prendre le temps de prendre quelques affaires. Tantôt il s’était arrêté dans une auberge, échangeant ses nuitées contre son labeur, tandis qu’à d’autres moments il s’était laissé choir dans sa mélancolie.
Aujourd’hui, le soleil semblait lui rendre une esquisse d’espoir, lui offrant presque l’envie de sourire. Pourtant les muscles de son visage étaient figés; savait-il encore exprimer sa bonne humeur? Il ne le savait guère, pourtant, cet instant où son cœur tambourinait dans sa poitrine lui rappelant qu’il était toujours en vie, le poussait à faire face à ses démons en allant, pour la première fois depuis ce drame, faire ses adieux à son père. Il se rendit donc sur la colline la plus haute qu’il trouva afin de lui rendre hommage. Comme bien souvent depuis ces derniers mois, il entendait dans sa tête la voix de son père lui soufflant diverses inepties. Il le savait, il délirait, c’est cette folie qui le tenait éveillé chaque nuit et qui l’avait conduit aussi loin de chez lui. Si d’ordinaire il avait essayé de fuir cette voix qui le hantait, il décida maintenant de lui faire front.
- T’as pensé à aller récolter la valériane ? C’est la saison où il faut préparer les onguents, entendit-il.
Félix souffla de dépit. Il s’agenouilla contemplant ses mains qui tremblaient. Etait-il capable de répondre? Et que répondrait-il?
- Chaque période de l’année a sa plante. Si tu oublies un seul ingrédient tu pourras remettre ton ouvrage à l’année suivante. Et si tu...
- ARRÊTE!!! hurla Félix.
Félix se prit la tête entre ses mains, il était à bout de force.
- Ce n’est pas parce que je ne suis plus là qu’il faut te laisser aller ainsi mon fils. Que t’ai-je donc appris?
- A ne jamais baisser les bras père. De toujours aller jusqu’au bout de ses convictions. La mienne a été dans ton sens, faire fleurir notre commerce. Tout ce que je voulais c’était ramener plus de clients. Je ne voulais pas tuer tous ces gens, mais la folie a pris le dessus. Ma douce folie... J’étais fou bien avant ta mort, père.
- Je le sais mon fils. J’ai retrouvé notre signature dans les galeries: la pommade verte préparée avec de l’arsenic et dont moi seul j’ai le secret...
Félix tout à coup persuadé que la voix qu’il entendait ne provenait pas de son sombre esprit se retourna brusquement. Son père se tenait debout, la capuche de sa pèlerine lui couvrant la tête et lui faisant face le regard luisant. La mâchoire de Félix se décrocha à cette vue.
- ... cette pommade que tu as déposée dans les casques des mineurs afin de les rendre malades. Je sais très bien que tu ne leur voulais pas de mal, continua le Vaudai.
- Mais comment?! s’exclama Félix.
- J’ai encore beaucoup de choses à t’apprendre, mon fils, dit-il avec un large sourire.
FIN

 

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