Ce mois, dossier délicat sur l’homophobie. Le Chablais ne fait malheureusement pas exception. Décorticage de ce sujet encore tabou et témoignage poignant d’un couple homosexuel de Bex.

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Notre pays a été le premier au monde à autoriser le partenariat enregistré (Lpart) pour homosexuels. Il s'inspire du droit matrimonial, mais exclut l'adoption et le recours à la procréation médicalement assistée. Pourtant, la Suisse a tout de même un train de retard par rapport au reste du monde. Actuellement, plus d’une vingtaine de pays autorisent le mariage gay, dont l’Afrique du Sud, la Colombie, le Portugal et bien d’autres encore.

 

L’homophobie en chiffres

Alors que la Suisse a dépénalisé l’homosexualité au niveau fédéral en 1942, septante ans plus tard le sujet reste tabou et il persiste encore de nombreuses agressions physiques et verbales envers les personnes LGBT : lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres. Mais alors que le racisme est pris à cœur et que des lois condamnent les actes racistes, il n’en est rien en ce qui concerne les insultes homophobes. Un trou dans la loi à ce niveau, car il n’existe pas suffisamment de statistiques concernant les violences homophobes dans notre pays ; le monde politique ne prend donc pas le sujet au sérieux.

La Police cantonale vaudoise nous a tout de même délivré quelques informations : «Au niveau pénal, il faut bien reconnaître qu'il existe un vide juridique à ce propos, l'art. 261bis du Code pénal ne réprimant que la discrimination liée à la race, l'ethnie ou la religion, mais pas la discrimination liée à l'orientation sexuelle», explique l’adjudant Florence Maillard avant d’ajouter : «Il est toutefois important de relever que deux objets parlementaires ont été déposés en 2013 au niveau fédéral. A l'heure actuelle, seule l'initiative du conseiller national valaisan Mathias Reynard est toujours en cours et celle-ci vise justement à compléter l'art. 261bis du Code pénal en l’étendant à la discrimination basée sur l'orientation sexuelle. Elle a de bonnes chances d'aboutir, mais il faudra vraisemblablement attendre la session de printemps 2019.»

Selon une étude réalisée en 2002 par l’Université de Zürich (Institut de médecine sociale et préventive) et Dialogai (association homosexuelle), le constat est clair: 80% des hommes homosexuels disent avoir été au moins une fois victimes de violence dans leur vie (3 à 4 fois plus que les hommes hétérosexuels); de plus, la moitié d’entre eux ne portent pas plainte, alors que cette violence est en augmentation. Et, toujours selon cette étude, 20% des gays ont fait une tentative de suicide, soit une personne homosexuelle ou bisexuelle sur cinq. La moitié de ces passages à l’acte ont lieu avant l’âge de 20 ans car ils se produisent pendant le coming out (annonce volontaire d’une orientation sexuelle ou d’une identité de genre).

 

L’impact de l’homophobie sur la santé

L’homophobie est une discrimination au même titre que le racisme. C’est comme si on insulte son voisin car il aime le fromage de chèvre. Mais cela n’est pas sans conséquences. Les effets sur la santé physique et morale sont nombreux.

Selon une enquête réalisée en 2002 à Genève par l’Unité de promotion de la santé et de prévention en milieu scolaire (Unité PSPS), 19,2% des homosexuels sont dépressifs, 21,9% sont devenus phobiques socialement et 16,7% sont tombés dans l’abus d’alcool ou de drogues.

Les femmes, quant à elles, subissent un double potentiel de discrimination, elles ont davantage de risques pour leur santé, tels qu’excès pondéral, tabagisme et abus d’alcool, des contrôles gynécologiques moins réguliers et elles ne sont pas prises en compte dans les messages de prévention.

Finalement, les transsexuels subissent une stigmatisation concernant leur identité, il s’agit également d’une population vulnérable en terme de santé somatique, sans oublier leur difficulté à accéder à des soins adaptés et respectueux.

Absence de soutien, faible estime de soi, crainte du rejet, isolement et sentiment de solitude, absence de perspectives… d’autant plus de raisons qui poussent de nombreuses personnes LGBT à se suicider. Mais alors, que fait notre pays ?

 

Un sujet mis de côté, ou presque

D’un côté on en parle, mais, d’un autre, personne ne veut se mouiller. Depuis 2012, les écoles suisses doivent aborder le sujet de l’homosexualité dans leurs cours d’éducation sexuelle. Pourtant, les écoles de Bex n’ont pas souhaité se prononcer sur ce sujet, répondant seulement par : «Nous ne pouvons pas entrer dans les détails, cependant, on applique ce qui est demandé au niveau du département.» De même pour la Municipalité lorsque la question de l’homophobie est posée : «Il s’agit du cadre de la vie privée, l’administration n’a aucun droit d’intervenir… c’est un sujet délicat, chacun sa sensibilité.»

Pour faire une comparaison avec le racisme qui est simplement une autre forme d’intolérance : la Commune a l’obligation de participer à l’intégration des étrangers, mais pas à intervenir concernant les cas de racisme. C’est donc pareil pour l’homophobie. Mais le sujet de l’homosexualité est tellement sensible, que la majorité des écoles et des municipalités ne préfèrent pas se mouiller et, donc, il n’existe aucune prévention dans le Chablais concernant ce sujet épineux.

N’est-ce pas une sorte de dilution de responsabilités ?

 

Un couple homosexuel de Bex témoigne

Michaël Resin et son conjoint Stéphane, originaires de Belgique, se sont installés à Bex, à l’avenue de la Gare, en 2013. Le premier a monté son entreprise de production, «Media Distribution & Editions P.M.», il travaille à domicile, tandis que le second œuvre à l’EMS la Résidence à Bex.

Michaël a toujours su qu’il était homosexuel, cependant, il l’a gardé pour lui durant toute sa scolarité. «Après l’école, j’ai fait mon coming out. En moins de 48 heures, tout le monde était au courant. Depuis, je n’ai plus de contact avec ma famille ; mon orientation sexuelle et professionnelle en est la cause. Je suis ensuite parti vivre à Liège où j’ai démarré une nouvelle vie. J’y ai rencontré Stéphane avant de quitter la Belgique pour venir m’installer à Bex.» Et alors que, pour le jeune couple, tout semblait se dérouler pour le mieux, du jour au lendemain, les deux hommes vont vivre l’enfer. Michaël se confie, avec beaucoup d’émotion :

«La première année, nous n’avons rencontré aucun problème. Puis, un jour, j’ai interpellé des enfants de mon quartier pour leur demander de faire moins de bruit, car je devais me concentrer sur mon travail. Mon action a été mal interprétée par quelques voisins qui ont rapidement véhiculé d’atroces rumeurs sur mon compte, comme quoi je filmais ou photographiais des enfants. On m’a alors traité de pédophile et ça a été le début d’une véritable guerre de voisinage. On est même passé pour des racistes alors qu’il y a deux ans j’ai réalisé un clip dont les fonds ont été reversés à l’association Mama Africa qui vient en aide aux enfants africains. Les propos homophobes ont également fusé : une voisine m’a dit une fois que, dans son pays, les personnes comme moi étaient brûlées. Avec Stéphane, nous avons régulièrement été victimes d’agressions verbales et même physiques : au mois de juin, un homme m’a tabassé devant mon immeuble. Depuis plus d’un an, quelques familles nous harcèlent presque quotidiennement, faisant, entre autres, venir crier les enfants juste en dessous de notre balcon pour faire du bruit, organisant des réunions de parents devant chez nous et interdisant leurs enfants de nous approcher.»

Habitué des remarques homophobes, le couple n’avait pourtant jamais connu une telle violence tant dans les propos que dans les actes. «Tout ce que nous voulons c’est vivre notre vie tranquillement. Ça va même au-delà de la compréhension, on veut juste que ces personnes arrêtent de nous harceler», exprime Michaël qui, depuis peu, a déménagé avec son conjoint dans un autre quartier.

 

L’avis des voisins

Souhaitant alors comprendre le nœud du problème, le Point Chablais a interviewé quelques habitants du quartier qui ont bien voulu répondre à mes questions, merci à eux. Voici le témoignage de deux voisins qui ont décortiqué le problème tout en restant neutres. Pour éviter plus de conflits, nous tairons leurs noms.

*Magalie

«Il n’y a pas de coupable ou d’innocent. Les insultes ont fusé dans les deux camps. Ce couple n’est pas méchant, mais juste maladroit. Ce qu’il faut retenir, c’est que le quartier n’est pas adapté pour le métier de Michaël. Il s’agit d’un lieu vivant, avec du bruit, des enfants qui jouent, etc. Ce ne sont pas des pédophiles et je pense que les voisins ne sont pas homophobes, ce sont des insultes qui ont été proférées dans le but de générer une réaction. Il y a plus de racisme que d’homophobie dans ce coin de Bex. Et, finalement, je préfère largement un couple homosexuel comme voisins qu’un type qui bat ses enfants. Mais la gérance a manqué le coche concernant ce problème et n’a strictement rien fait alors qu’elle aurait pu calmer le jeu il y a bien longtemps.»

*Antoine

«Ce sont notamment deux meneuses qui ont colporté toutes ces rumeurs. Il y a eu beaucoup de haine, de jalousie et d’incompréhension. Au final il s’agit plus d’idioties que d’un vrai mouvement homophobe. Les insultes homophobes proviennent notamment d’étrangers qui ne savent même pas que dans leur pays, le mariage gay est autorisé. Mais le pire, ce sont les enfants mêlés au problème : il leur a été dit que le couple était dangereux et ils ont été invités à aller crier sous leurs fenêtres. Malheureusement c’est ce qui se passe dans un quartier où ni la gérance, ni la concierge n’agit.»

 

L’avenue de la Gare sous l’œil d’une politicienne

La Bellerine Circé Fuchs, présidente du parti Ouverture à Bex et membre d'ACDC (Alliance Centriste du Chablais), compte faire bouger les choses dans ce quartier : «J’ai croisé ce couple durant la dernière campagne politique à Bex et j’ai sympathisé avec eux. Il y a eu des on-dit et un manque de compréhension concernant leur mode de vie et le métier de Michaël. Il s’agit d’un cas flagrant montrant l’ambiance générale qui règne dans ce quartier et qui doit être pris en compte. Et ce n’est pas l’unique problème qui m’a été relaté ; des femmes seules se font insulter concernant leurs tenues vestimentaires. Certains comparent même l’avenue de la Gare à une banlieue française gérée par les étrangers. C’est donc maintenant qu’il faut trouver des solutions.» Circé a donc agi en amont au conseil communal du 21 juin dernier, en interpellant les politiques concernant ces différents problèmes. Mais il n'est pas toujours évident de se faire comprendre. Néanmoins, le syndic, M. Rochat, souhaite tout de même en parler au médiateur de Bex, Aigle et Ollon afin d’instaurer une présence dans ce quartier. Les problèmes sont loin d’être résolus, mais la commune de Bex fait un pas, timide certes, mais tout de même un pas pour calmer le jeu dans ce quartier sous tension.

 

Une association bellerine pour les LGBT

À la suite de ces conflits, Michaël et Stéphane ont créé le 27 mai dernier une association, «LGBT Friendly Bex», pour venir en aide aux victimes d’homophobie. «Nous souhaitons ainsi proposer une écoute des victimes et les rediriger vers d’autres organisations existantes. L’idée étant également d’organiser des soirées «gays friendly» et des réunions pour faire le point sur la situation et expliquer les souffrances liées aux violences homophobes», explique Michaël. L’association compte également sensibiliser la jeunesse concernant l’homosexualité par le biais de conférences scolaires sur l’homophobie et ses conséquences. «Les parents homophobes ne se rendent pas compte du message qu’ils passent à leurs enfants, il est donc important de parler de l’homosexualité dans les écoles car de nombreux jeunes se cachent ou sont harcelés à cause de leurs préférences sexuelles.»

 

Informations
www.facebook.com/LGBTBex

 

Photo: Z. Gallarotti

 

 

 

 

*prénom d’emprunt

 

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